Close

« Couperin crée un style unique, léger quoique mesuré ; noble mais sans lenteur » (Margaux Blanchard & Sylvain Sartre)

Museor
31 décembre, 2012

François COUPERIN dit Le Grand (1668-1733)

Les Nations (c.1726)

 

Sonades et Suites de symphonies en trio
Premier Ordre – La Françoise
Deuxième Ordre – L’Espagnole
Troisième Ordre – L’Impériale
Quatrième Ordre – La Piémontaise

Les Ombres, dirigées par Margaux Blanchard et Sylvain Sartre :
Katharina Heujter, Marie Rouquié, Louis Créac’h (violons), Sylvain Sartre, Sarah van Cornewal (flûtes traversières), Johanne Maitre, Katharina Andres (hautbois), Mélanie Flahaut (basson), Margaux Blanchard (viole de gambe), Vincent Flückiger (théorbe, archiluth, guitare), Nadja Lesaulnier (clavecin)

Benjamin Alard (orgue Parisot, église Saint-Rémy de Dieppe)

51’00 + 54’56, Ambronay éditions, 2012.

Défenseur d’une « Europe musicale » avant l’heure, François Couperin compte parmi les grands compositeurs du XVIIIème siècle, à l’esprit brillant et au cœur sensible. Auteur de nombreuses œuvres pour orgue et clavecin seul, on lui doit également des Leçons de Ténèbres rendues célèbres par Alfred Deller, et plusieurs pièces instrumentales, dont Les Nations sont peut-être l’exemple le plus achevé. Presque vingt ans après Jordi Savall, dont la version a déjà été plébiscitée dans nos pages (Astrée), Les Ombres consacrent par leur second enregistrement une vision plus intimiste de ces « Sonades et suites de symphonies en trio », mais ô combien riche des recherches effectuées depuis sur la texture sonore ! Révélée déjà par leur Concert chez la Reine ((Ambronay éditions), l’identité de ce jeune ensemble s’affirme, avec une touche de maturité. Il règne en son sein un fascinant équilibre des couleurs et du grain propres à chaque timbre instrumental, subtile alchimie que Margaux Blanchard et Sylvain Sartre parviennent à réaliser, quand bien même la composition de l’ensemble vient à changer comme lors de leur récent concert au Collège des Bernardins. Louons donc cet art d’accommoder les caractères, ce que Couperin lui-même portait dans son idéal des « goûts réunis », de les unifier sans en amoindrir les particularités. Le compositeur chercha en effet à réconcilier les esthétiques italienne et française, parangons alors farouchement opposés dont s’inspiraient les autres pays européens.

Enregistrement au Temple de la Lanterne à Lyon © Les Ombres

Les Nations comprennent quatre « ordres », formés chacun d’une « sonade » introductive (ou sonate) et d’une suite de danses françaises. Chaque ordre représente l’emblème d’une nation et renferme des figures idiomatiques ayant trait aux particularismes nationalistes. Ainsi la « Passacaille » de l’Espagnole est-elle « noble et marquée » ; rythmes martiaux et jeux de syncope projettent des images de pur-sangs piaffant avec superbe sous la conduite fière de leur cavalier, tout en manifestant une certaine gravité dramatique qui se révèle à travers l’inouï entrelacement des harmonies finales. Aux étroits mélismes des dessus se joint par degré la ligne torturée des basses, le tout dans un mouvement ascendant à la force incantatoire.

A la Françoise on reconnaitra sa poésie nonchalante, rendue avec une extrême délicatesse par les violons de Marie Rouquié et Katharina Heutjer, notamment dans « l’Allemande ». Les tendres flûtes de Sarah van Cornewal et Sylvain Sartre font de « l’Air gracieusement » de la Sonade un envoûtement éphémère, subreptice instant de charme naissant de la douceur du jeu et de la finesse du continuo. Discrète mais bien présente, Margaux Blanchard conduit la ligne de basse alors que Mélanie Flahaut mêle son doux contre-chant aux suaves réalisations de Vincent Flückiger. Les notes semblent posées avec un soin infini et s’articulent autour des soupirs de manière indolente. En un instant, tout devient caresse.

Marie Rouqié pendant l’enregistrement au Temple de la Lanterne à Lyon © Les Ombres

L’Impériale répond quant à elle à l’idée que l’on se fait de la musique allemande, profondément marquée par une tradition du contrepoint. Mais le génie de Couperin voulut que l’on y trouvât aussi des passages italianisants, légers et sensuels, alternant avec des fugues soignées. Se distinguant par sa rayonnante exposition dans un ton majeur (celles des autres ordres étant à dominante mineur), la « Chaconne » raconte une histoire à elle seule, faite de longues tirades éloquentes et d’interrogations narratives qui, comme inquiètes, suspendent un instant le cours du voyage. L’instrumentation varie au gré des différents tableaux qui sont ainsi bien caractérisés : tantôt champêtres avec le brillant des hautbois, l’instant d’après insouciants ou craintifs avec les légères flûtes.

La Piémontoise ici enregistrée met en exergue le jeu habile de Nadja Lesaulnier qui, de son clavecin, organise ses réalisations pour nous mener avec passion aux rendez-vous clés de la musique, en déroulant progressivement ses accords et arpègements en respectant l’équilibre des phrases. Par des agencements toujours judicieux, la claveciniste renforce les tensions dramatiques, particulièrement dans l’écriture hésitante du premier « gravement » de la « Sonade ».

Sous le jeu des Ombres, l’exigeante ornementation de Couperin s’exprime dans un souffle naturel, comme émanant de la sensibilité même des artistes, sans rien de factice. Les Nations deviennent alors une danse perpétuelle légère et charmante d’où la vie jaillit généreusement. Assurons Couperin que « le public intéressé » en sera plus que « content » (cf.  l’Aveü, de l’auteur au public).

Isaure d’Audeville

Technique : excellente prise de son, justement équilibrée, la richesse des timbres est rendue avec fidélité. L’enregistrement rivalise de qualité avec le rendu sonore en concert.