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"On peut et on doit dire que voyla de la bonne et de l’excellentissime musique rien n’y manque qu’une bonne execution"

Museor
31 décembre, 2012

François COUPERIN dit Le Grand (1668-1733)

Intégrale des Sonates

 

La Sultane, La Pucelle, La Steinquerque, La Convalescente, L’Astrée, La Superbe, La Visionnaire

Les Dominos :
Florence Malgoire, Stéphanie de Failly, violons
Serge Saïta, Amélie Michel, flûtes traversières
Guido Balestracci, basse de viole
Isabelle Saint-Yves, basse de viole (dans La Sultane seulement)
Jonathan Rubin, théorbe
Blandine Rannou, clavecin 

69’47, Ricercar / Outhere, 2012.

La musique de chambre de Couperin est à l’honneur : deux versions des « sonates en trio » du claveciniste paraissent en quelques semaines : ce fut d’abord l’intégrale des Nations par le jeune ensemble Les Ombres (Ambronay éditions), et voici maintenant les versions premières des « sonades », seules (sans les danses qui les suivent dans les Nations), par les Dominos.

Rappelons que quatre « sonades », comme les appelait Couperin lui-même, semblent avoir été composées pour la plupart dans les années 1690, puis ont été reprises et publiées en 1726 dans Les Nations ; elles y sont rebaptisées (La PucelleLa VisionnaireL’Astrée et La Convalescente deviennent La FrançaiseL’EspagnoleLa Piémontaise et L’Impériale) et suivies de danses. C’est à la version première de ces « sonades », conservées dans plusieurs manuscrits, que se sont attachés Les Dominos ; à celles contenues dans Les Nations s’ajoutent La Steinquerque, écho ; vraisemblablement, de la victoire remportée le 3 août 1692, et La Superbe. Les Dominos ont également eu la judicieuse idée d’y joindre La Sultane, pour deux dessus, deux basses de viole et la basse chiffrée.

Là où Les Ombres, dans le sillage de Jordi Savall et du Concert des Nations, ont opté pour un large effectif — deux violons, deux flûtes, deux hautbois, basson, viole, théorbe et clavecin —, Les Dominos sont restés plus modestes, sans tomber dans la frugalité : violons, flûtes, viole, théorbe et clavecin ;  pas d’anches, donc, qui certes étoffent la texture mais aussi l’alourdissent. Par ailleurs, l’instrumentation se fait fine et ne cherche pas à « orchestrer » : les Dominos n’hésitent pas à rester à deux violons et la basse — La Steinquerque, par exemple —, ou deux flûtes et la basse, sans changer incessamment, sans user trop souvent des doublures. L’écriture s’en trouve très lisible, les ambiances sont intimes — ce qui n’empêche pas la grandeur, comme La Sultane le fait bien entendre — et le choix de les laisser durer permet à l’auditeur de s’y installer. Point d’effets superflus, donc, ni de grandiloquence.

La basse est ferme — le clavecin choisi par Blandine Rannou, une copie d’un Hemsch de 1751, n’y est pas pour rien, mais la basse de viole de Guido Balestracci non plus, qui phrase idéalement sans jamais s’imposer durement. Jonathan Rubin joue un théorbe évidemment plus discret mais qui apporte, principalement dans les mouvements lents, une douceur et une délicatesse délectable. Les violons sont subtils et chantants, les flûtes — notons, fait admirable, qu’Amélie Michel et Serge Saïta jouent ici tous deux le même modèle copié par le même facteur — ajoutent une note tantôt mélancolique, tantôt pastorale. Tous ces instruments s’unissent admirablement, on n’a jamais l’impression d’un tout désordonné ou brouillon ; rarement on aura entendu dans ces pages une telle unité du geste musical, une telle concentration, où la sobriété sans froideur ni fadeur est exemplaire, et où l’énergie (par exemple à la fin de La Convalescente) n’est jamais tapageuse. D’aucuns souhaiterons peut-être davantage de fantaisie et un peu moins, justement, de sage sobriété. Cette lecture sans surprises touchera cependant ceux qui sont attachés à un Couperin raffiné et intimiste.

En tête de l’exemplaire manuscrit de « sonades » conservé à la Bibliothèque nationale dans la collection de Sébastien de Brossard, on lit ce commentaire : « On peut et on doit dire que voyla de la bonne et de l’excellentissime musique rien n’y manque qu’une bonne execution ». Elle n’y manque désormais plus : les Dominos nous l’offrent.

Loïc Chahine

Technique : excellente prise de son, justement équilibrée, la richesse des timbres est rendue avec fidélité. L’enregistrement rivalise de qualité avec le rendu sonore en concert.