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« Pour vos beaux yeux, Iris, mon amour est extrême »

Muse5
31 décembre, 2010

François COUPERIN dit Le Grand (1668-1733)

« Portrait d’Iris »

Suites pour viole de gambe et pièces de clavecin
Emmanuele Guigues, viole de gambe
Bruno Procopio, clavecin anonyme lyonnais ravalé par Joseph Colesse en 1748 

Sylvia Abramowicz, viole
Rémi Cassaigne, théorbe et guitare baroque
67’34, Paraty, 2010.

L’onde est sombre et frémissante, sensible à chaque souffle, chaque vaguelette, chaque inflexion, déroulant La Pompe funèbre avec une ampleur douloureuse qui contraste avec la vive Fuguette innocente et souriante qui la précède. Et derrière cette description les lecteurs avertis auront d’ors et déjà reconnu les mouvements de la 2nde suite de violes de Couperin, l’une des deux rares compositions de Couperin dédie explicitement à cet instrument dans ses Pièces de violes avec la basse chiffrée par Mr. F.C. publiées en 1728. Emmanuelle Guigues et Bruno Procopio ont choisi les chemins de traverse, encore trempé de rosée, ceux où l’esprit et l’archet se perdent avec abandon et sincérité dès le Prélude la la 2nde suite, où la viole discours avec un art consommé des articulations, en dépit d’aigus parfois un peu fins dans les mouvements vifs (La chemise blanche un rien décousue où l’on aurait aimé des inflexions plus marquées, à l’image des attaques franches du clavecin. La première Suite, dénote les mêmes qualités : douceur suggestive du langage, dialogue attentionné et précis entre le couple d’interprètes, clavecin chantant et cristallin, délié et structurant.  On relève la Sarabande, mélancolique et murmurée, avec cette manière d’Emmanuelle Guigue de déposer les notes avec attention, la mouvante Gavotte ponctuée des batteries de guitare de Rémi Cassaigne. La Chaconne conclusive, entraînante mais cursive, marque moins les temps forts et le caractère dansant de la pièce qu’à l’accoutumée. Emmanuelle Guigues et Bruno Procopio ont choisi d’interpréter le 14ème concert des Goûts Réunis. On est d’abord un rien surpris par ce choix, puisque le 12ème concert à deux violes, ou le 13ème à deux instruments à l’unisson, se seraient particulièrement bien prêtés à l’optique de deux violes égales, mais cette sélection est tout à fait possible du fait des combinaisons encouragées par Couperin lui-même dans sa Préface. Il faut un instant s’habituer au son aigu et déchirant du pardessus de viole. Là encore, c’est la grave Sarabande qui émeut le plus, avec ses recoins et ses replis, son regard baissé et cependant éloquent.

Le portrait d’Iris s’agrémente de pièces de clavecin issues des différents ordres et dont Bruno Procopio s’empare avec vigueur et enthousiasme. Le jeu est vivant, décidé, d’une brusquerie joueuse qui réconcilie Couperin à Scarlatti, d’une franchise énergique et fière. La Manon dévale ses croches avec allégresse, la Garnier perd de sa gravité et du balancement de son style luthé, les Barricades mystérieuses, souriantes et affirmées, clignotent à la manière d’un mécanisme d’horlogerie, tout comme Les Maillottins en mouvement perpétuel. Il y a sous les doigts de Bruno Procopio un vent de modernité mélodique XVIIIème, habit de Lumières qui se glisse chez le vieillissant Organiste de Sa Majesté. On avouera être plus habitué à des lectures plus introverties mais cette vision virtuose n’est pas dénuée d’attraits et de témérité.

En conclusion, voici un disque délicat et naturel, à confronter aux nombreuses autres lectures recommandées : des rêveries de Philippe Pierlot (Mirare) aux couleurs de Lorenz Duftschmid (Pan) ou de Nima Ben David (Alpha), sans oublier l’indétrônables et riche Savall (Astrée), ou encore Wieland Kuijken un peu raide (Accent).

Anne-Lise Delaporte

Technique : bon enregistrement avec une captation très proche des instruments, clavecin un peu trop en avant.