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Cougar land (CPE Bach -Sonates – E. Guigues, A. Isoir – AgOgique)

Museor
21 avril, 2014

Carl Philipp Emanuel BACH (1714-1788)

Sonates pour viole de gambe et basse continue
Sonates pour viole de gambe et clavier en ut majeur Wq. 136 (H. 558), en ré majeur Wq. 137 (H. 559), en sol mineur Wq. 88 (H. 510),
Fantaisie en ut majeur Wq. 59/6 (H. 284),
Rondos en mi bémol majeur Wq. 61/1 (H. 288), en ré mineur Wq. 61/4 (H. 290)



cpebach_guigues_isoirEmmanuelle Guigues, viole de gambe à six cordes attribuée à Edward Lewis, c.1660-1680

Daniel Isoir, pianoforte Ryo Yoshida & Daniel Isoir, 2000, d’après Johann Andreas Stein, 1780

67’35, AgOgique, 2013.

Emmanuelle Guigues nous avait surpris dans un beau Portrait d’Iris couperinien (Paraty) et c’est avec plaisir que nous la retrouvons pour ces trois sonates très tardives pour viole de gambe composées par CPE Bach entre 1745 et 1759 à une époque où l’instrument était désormais bien archaïque. Le style est certes parfois préclassique, et le choix d’un accompagnement au pianoforte renforce le caractère « moderne » de cet opus, mais il y a dans ce chant d’adieu lumineux et doux, virtuose et éloquent, une beauté et une fluidité rares et difficiles à caractériser. Comme si CPE Bach offrait une ultime synthèse, embrassait au détour de quelques mesures ses devanciers, rendait hommage avec vigueur et inventivité à cette viole que l’on croyait définitivement moribonde.

Si Charles Medlam avait livré une version avec viole et clavecin tournée vers le baroque qui faisait de ses sonates les successeuses épurées et gaillardes d’un Forqueray (Harmonia Mundi), le tandem Emmanuelle Guigue / André Isoir prend résolument les chemins de l’Empfindsamkeit, pour cette lecture vive et aérée, superbe de naturel et d’équilibre des textures et des lignes. On ne louera jamais assez cet archet résonnant et grainé, magnifié par une superbe prise de son, qui semble virevolter avec son partenaire, avec une complicité, une poésie et une aisance évidentes. L’Andante de la sonate en do majeur, d’une élégance mutine, à la clarté sensuelle, donne le ton de ce badinage brillant et ininterrompu qui charme l’auditeur et ne le lâche plus. L’Allegretto, rieur et virtuose, souriant et décidé ne démérite pas moins, et l’on se prend à ce jeu digne d’un ballet, tant les lignes se croisent et se rapprochent avec grâce. L’Arioso conclut enfin la sonate, dénotant un phrasé nuancé et noble, et des choix d’articulation toujours bienvenus. Sans nous livrer à un exercice fastidieux de commentaire de chaque sonate, on se contentera de souligner la versatilité pleine de sens et la musicalité de l’ensemble, avec notamment l’Adagio ma non tanto du Solo a viola e Basso en ré majeur étourdissant de prestance, ou le Larguetto plus nostalgique et à l’écriture plus traditionnelle de la sonate en sol mineur.

Il faut également louer le pianoforte d’après Stein qui vit sous le toucher de Daniel Isoir, terriblement expressif, et dont le timbre se marie particulièrement bien avec les évolutions de l’archet de sa partenaire. Attentif, présent, jamais envahissant, d’une ductilité évidente qui éclate dans les quelques pièces solo intercalées, à l’écriture souvent très moderne, comme cette Freye Fantasie sautillante et surprenante. Un enregistrement de référence pour le couple improbable d’une vieille dame et d’un jeunot, d’une viole expirante et d’un pianoforte en plein essor.

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement très aéré avec de magnifique timbres.