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Sautes d’humeur et originalité sonore  (CPE Bach, Zylberajch, Piérot – L’Encelade)

Muse5
1 octobre, 2014

Carl Philipp Emanuel BACH (1714-1788)

Testament et promesses

Carl-Philipp-Emanuel-Bach-Testament-et-promesses-Aline-ZylbAline Zylberajch (Tangentenflügel), Alice Piérot (violon) 

70’47, l’Encelade, 2013

En ce trois-centième anniversaire de la naissance du second fils de Johann Sebastian, la Muse se devait de revenir sur la généreuse parution du label l’Encelade. Plus qu’un aperçu, son riche programme convie le mélomane curieux à se muer en véritable explorateur. Il s’agira pour lui d’arpenter les confins de l’étrange avec les pièces les plus représentatives du style sensible (Empfindzamkeit), et de se familiariser avec les possibilités sonores du piano à tangentes, instrument produit et joué pendant toute la deuxième moitié du 18ème siècle. 

Les deux interprètes, complices de longue date, emploient à merveilles toutes les possibilités expressives de leurs instruments, au service d’une musique qui les sollicite déjà beaucoup. Nul doute que la vedette revient au Tangentenflügel d’Aline Zylberajch, sorte de pianoforte dont la mécanique autorise à propulser des petites pièces de bois vers les cordes, directement ou amorties par du tissu ou du cuir, et équipé d’un genouillère qui permet de lever les étouffoirs et de laisser résonner tout ou partie de l’instrument. La sonorité d’ensemble se rapproche du clavecin, certains registres tendant vers le luth ou la harpe. Averti par un livret très informatif, l’auditeur se lance alors dans un jeu particulièrement stimulant. Il cherche à débusquer au fil de l’écoute les changements de registre et la survenue des effets. Il ne tardera pas à s’apercevoir qu’il accède par là à l’un des univers musicaux les plus étranges de son époque.

La Freye Fantasie Wq.80 qui ouvre le CD justifie à elle seul son ajout à une honnête discothèque. Version « accompagnée d’un violon » de l’ultime œuvre pour clavier du Bach de Hambourg, cette fantaisie en fa dièse mineur de 1787 fascine et déroute par une étonnante et rapide succession de motifs, de nuances, de tempi. Elle enchaîne les sentiments les plus extrêmes, parfois sans aucune transition. Utilisé comme liant sonore et dépourvu de ligne propre, le violon n’intervient qu’avec parcimonie par des notes filées ou de petits éléments moteurs. Il se fait chantant dans l’ajout conclusif en la majeur, aux contours plus nets et sereins. 

C’est la même esthétique qui prévaut dans l’Arioso per Cembale e violono Wq.79. L’atmosphère y est cependant moins mélancolique, et nous y sentons même poindre l’humour de l’improvisateur.

Les Variations sur les Folies d’Espagne Wq.118/9, pour clavier rejoignent dans le cœur de la Muse celles de Corelli, de Marin-Marais ou d’A. Scarlatti. C’est en peintre virtuose que la pianiste souligne les contrastes et la variété des caractères. 

Composées antérieurement à Berlin, la très libre Fantaisie en do mineur Wq.63 et la Sonate en la majeur Wq.55, complètent ce choix de pièces pour clavier, tandis que le violon d’Alice Piérot fait jeu égal avec sa partenaire dans la Sonate en do mineur Wq.78. Il serait vain de résister au charme de l’adagio, un autre sommet du disque.

La planète « CPE Bach » mérite bien plus qu’une escale, et le voyageur conquis par cette magnifique découverte cherchera, avant d’y revenir bien sûr, à visiter d’autres continents étranges de l’Empfindsamkeit, comme les symphonies Wq.182 par Christopher Hogwood (Decca), ou les Concertos pour flûte par Alexis Kossenko (Alpha, 2 vol.).

Denis Dumée

Technique : excellente prise de son, précise et sans fard.