Close

Cycle Johann Sebastian Bach – Les tempéraments (Cité de la Musique, mars 2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
22 mars, 2014

Cycle Johann Sebastian Bach – Les tempéraments

Cité de la Musique
du 8 au 21 Mars 2014
 

Clavecin, Andreas II Ruckers, Anvers, 1646, ravalé par Pascal Taskin, Paris, 1780, E.979.2.1 © Cité de la musique - Photo : Jean-Marc Anglès

Clavecin, Andreas II Ruckers, Anvers, 1646,
ravalé par Pascal Taskin, Paris, 1780, E.979.2.1
© Cité de la musique – Photo : Jean-Marc Anglès

Il fallait être un peu fou – et boulimique – pour rassembler un aréopage d’artistes de tous horizons pour ce marathon Bach qui de concert en concert, pendant un peu moins de 3 semaines, écumera les BWV, sous des magnifiques claviers d’époque (en majorité), du majestueux Ruckers ravalé, à l’iconoclaste clavicytherium ou au troublant Lautenwerk. Alors certes, on émettra des regrets : regrets que les pièces pour clavecin de compositeurs étrangers transcrites et adaptées par Bach ne soient pas de la partie alors même qu’une œuvre désormais re-attribuée à Pasquini y figure. Regrets aussi que la noble assemblée des Rousset, Alessandrini, Koopman, Hantaï, Van Asperen n’ait pas pu être rejointe par Blandine Verlet ou Noëlle Spieth. Regrets éternels enfin que le Grand Leonhardt, dont l’ombre planait sur ce bel hommage, ait disparu de cette scène si habituée à sa magnétique et douce présence. Mais laissons d’abord la parole à Olivier Baumont, qui de sa prose d’une nonchalance pédagogique souriante et passionnée, saura mieux que quiconque présenter cette périlleuse entreprise. [M.B.]

CYCLE JOHANN SEBASTIEN BACH – LES TEMPÉRAMENTS, du 08/03/2014 au 21/03/2014 à la Cité de la Musique. Enregistrements disponibles sur Culturebox et Cité de la Musique TV pendant 12 mois.

L’intégrale de l’œuvre pour clavecin de Johann Sebastian Bach (1685-1750)

S’il est une œuvre pour clavier dans l’histoire de la musique dont tout le monde peut citer de mémoire quelques courts extraits (sans savoir forcément à quoi ils se rattachent), c’est bien celle de Johann Sebastian Bach. N’est-ce pas parce que, pour beaucoup d’entre nous, cette oeuvre se rapporte à ces heures de nos enfances où nous étudiions tel menuet, telle invention ou tel prélude et fugue après le goûter et les devoirs du soir ? Depuis longtemps déjà, j’avais ce rêve : donner l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de Bach en une vingtaine de concerts et autant de clavecinistes jouant sur des instruments historiques. Ce rêve est aujourd’hui devenu réalité grâce à la Cité de la musique et au Musée de la musique à Paris.

Cette intégrale s’insère dans la thématique « Nature et artifices » de la Cité de la musique pour la saison 2013/2014. Ces concerts permettent de faire apprécier au public l’art ou plutôt les arts d’accorder – de tempérer – un instrument à clavier. La répartition inégale ou égale des douze sons de la gamme musicale a toujours fait l’objet de maintes discussions, peut-être parce que l’accord d’un instrument à clavier est comme le miroir, certes infime mais ô combien réfléchissant, d’une aspiration plus générale à une sorte d’harmonie du monde. Il faut se réjouir de ces échanges passionnés qui ne manqueront pas de survenir lors du colloque qui accompagne les concerts. Dans notre société d’aujourd’hui, il est des débats moins heureux…

Ce grand « concert » – pris figurément comme « l’accord de plusieurs personnes en l’exécution de quelque dessein » (Dictionnaire d’Antoine Furetière, 1690) – est donné par des solistes de générations différentes, venus de pays variés et jouant plusieurs splendides clavecins anciens ou de facture récente. Son dessein est d’enrichir par son exhaustivité même la perception de ce répertoire à nul autre pareil, et qui ne laisse d’être interrogé.

Comme pour d’autres auteurs, la liste complète des œuvres pour clavecin de Bach est toujours sujette à discussion et à controverse. L’attribution à Bach de certaines pièces (notamment celles de sa jeunesse) peut être confirmée puis infirmée, ou l’inverse, au fur et à mesure des avancées musicologiques. J’ai décidé de m’en tenir à la liste établie dans l’article sur Johann Sebastian Bach publié dans The New Grove Dictionary of Music & Musicians (Londres, Macmillan, 2001, t. I, p. 370-373). Depuis sa parution, cette liste a reçu une approbation internationale. Pour cette intégrale, les transcriptions faites par Bach de certaines de ses œuvres pour violon (BWV 964 d’après BWV 1003 et BWV 968 d’après BWV 1005) ainsi que toutes ses fugues écrites sur des sujets d’Albinoni, de Corelli, de Reinken et de Torelli sont jouées dans les différents concerts. En revanche, les sonates de Reinken, les concerti de Vivaldi, de Benedetto et d’Alessandro Marcello, de Torelli, de Telemann et du duc Johann Ernest de Saxe Weimar, qui furent transcrits par Bach, ont été omis.

Dès lors, comment établir les programmes des concerts et répartir les musiques ? Dans cet immense corpus, il est possible de distinguer plusieurs groupes : les œuvres composées en référence aux deux grandes nations musicales de l’époque (l’Italie et la France), les œuvres à but pédagogique, et les œuvres contrapuntiques. Plusieurs d’entre elles, bien sûr, peuvent appartenir à plusieurs de ces groupes en même temps.

Les ensembles constitués par Bach (les volumes de la Clavier-Übung, les Suites françaises, les Suites anglaises, les Inventions & Symphonies, les deux volumes de Das wohltemperierte Klavier, etc.) sont présentés tels quels, en un, deux ou même trois concerts. Les œuvres « isolées » sont regroupées par genre stylistique, formel, ou autre (les pièces « à l’italienne », « à la française » ; les fantaisies, les toccatas ; les pièces pour le Lautenwerk, etc.). La série de concerts commence par les oeuvres publiées et contrôlées par Bach lui-même (les volumes de la Clavier-Übung). Elle termine par sa dernière œuvre Die Kunst der Fuge ; ce concert final est l’occasion d’honorer la mémoire du grand claveciniste Gustav Leonhardt, récemment disparu.

Ainsi donc, tout Bach et rien que Bach ! Pour cette œuvre unique, enfouie en partie dans notre mémoire collective comme je le disais au début, j’aime à me souvenir d’une phrase de Marguerite Yourcenar à propos de poèmes grecs de l’Antiquité. Dans La Couronne et la Lyre, elle écrivit que ces œuvres venues d’un lointain passé étaient « enrichies, comme d’une précieuse patine, de l’émotion et du respect avec lesquelles elles ont été redites au cours des siècles suivants ». Y a-t-il plus belle définition de la destinée des pièces pour clavecin de Bach depuis leur création jusqu’à nos jours ?

Olivier Baumont