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« Caprice. s.m. signifie quelquefois, Saillie d’esprit & d’imagination, & alors il se peut prendre en bonne part. » (1er Dictionnaire de l’Académie, 1694)

Muse5
13 novembre, 2013

Evaristo & Joseph DALL’ABACO (1675-1742 / 1710 – 1805)

« Padre a filio »

Liste des morceaux

Sonata I – Opéra prima – Largo
Capriccio 1, Capriccio 2
Sonata IV – Opéra terza – Largo
Capriccio 3
Sonata IV – Opéra prima – Largo
Sonata V – Opéra prima – Allegro
Capriccio 4 , Capriccio 5
Sonata II – Opéra terza – Adagio
Capriccio 6
Sonata VI – Opéra prima – Adagio
Sonata II – Opéra prima – Largo e cantabile
Sonata XII – Opéra prima – Presto assai
Capriccio 7
Sonata V – Opéra prima – Adagio
Capriccio 8
Sonata XI – Opéra prima – Largo
Capriccio 9, Capriccio 10
Sonata I – Opéra terza – Largo
Capriccio 11

 

Bruno Cocset : violoncelle
Emmanuel Jacques : violoncelle
Esmé de Vries : violoncelle
Bertrand Cuiller : clavecin 

62’20, AgOgique, 2013.

On ne présente plus Bruno Cocset, grand violoncelliste passionné de facture instrumentale et dont le tandem avec le luthier Charles Riché a donné lieu à un ensemble d’instruments spécialement créé en fonction des répertoires abordés. De Vivaldi à Geminiani, De Purcell à Bach, à travers la vaste aventure de La Nascita del Violoncello, qu’il a accepté de nous conter lui-même, nous nous sommes souvent émerveillés devant l’audace, la maîtrise technique et le discours très personnel de l’artiste. Et pourtant, il faut avouer que nous sommes non pas déçus, mais en désaccord avec l’approche ici retenue pour ce superbe répertoire déjà entraperçu lors du Festival d’Arques-la-Bataille il y a maintenant 2 ans. En effet, les 11 Caprices pour violoncelle seul de Joseph Marie Clément Dall’Abaco, s’ils sont loin d’égaler en notoriété les fameuses Suites bacchiennes, constituent des pièces aussi inventives que riches. Brockaus définissait le genre, comme des « mouvements virtuoses de musique, de forme libre, riches en tournures rythmiques et harmoniques inattendues ». Sortes de successeurs du ricercare bolonais, ou des pièces en stylus fantasticus, ces Caprices, souvent archaïsants alors que composés à une époque dorlotée de style galant ou de pré-classicisme (quoique la date de composition en soit inconnue), font montre d’une liberté formelle et d’une virtuosité absolument remarquables. Préludes, sarabande assez traditionnels laissent ainsi la voie au détour d’une mesure à un vent intrépide de modernité, avec à compter du 8ème Caprice une dose d’excentricité encore plus affirmée.

Alors pourquoi nos doutes face à ces pièces tout à fait splendides ? L’archet de Bruno Cocset se révèle toujours aussi fluide et éloquent, le violoncelle « Aubade » de Charles Riché, toujours aussi grainé et présent. Simplement, alors que Kristin von der Golttz (Raum Klang, 2005) dans son intégrale livrait une lecture déclamatoire et mélancolique, très intériorisée, d’une puissance et d’une concentration rares, Bruno Cocset paraît plus cursif et secret. Serait-ce la faute au choix des tempi, souvent assez vifs ? A une sorte de pudeur qui refuse même dans les passages mélodiques élégiaques (Caprice n°4 par exemple) d’allonger l’archet, de se laisser à l’abandon d’une cantilène ? L’ensemble donne l’impression d’un chuchotement à demi-mot, qui craint de trop en dire, et de livrer à l’auditeur le reflet d’âme attendu. On se sent ainsi comme extérieur à l’œuvre, spectateur auquel on refuse la confidence, confesseur auquel le pénitent échappe. Le discours est cependant de toute beauté, des petits bonds sautillants du Caprice n°5 primesautier et rieur, à l’élégance droite du Caprice n°6. Le génie narratif de Dall’Abacco est patent, l’investissement du musicien également, mais encore une fois, dans les méandres trop mesurés du premier Caprice, on en vient à demander plus d’agogique, un comble au vu du label !!! Les articulations s’avèrent subtiles et soignées, bien qu’elles se dérobent au lyrisme peut-être exacerbé des ralentis et accélérations en fusée, et les Caprices en deviennent moins extravagants que d’une variété brillante à l’expressivité voilée. Le 11ème Caprice en fa majeur, déchaîné dans ses affects, avec son caractère contrastant voire cyclothymique refuse ainsi l’épuisement de l’ivresse des doubles croches du Presto.

Entre les Caprices, Les Basses réunies se rejoignent pour des mouvements individuels extraits des Sonates d’Evaristo Felice, c-’est-à-dire Dall’Abaco Père, violoncelliste du Prince Electeur de Bavière, dont diverses pièces issues des opus 1, 2, et 3 du début du XVIIIème siècle. C’est paradoxalement dans ses sonates encore assez corelliennes transposées pour alto et ténors de violons, qu’on retrouve un Bruno Cocset libre et dissert, diablement sanguin dans l’Allegro de la Sonate V opus I, délicat et poétique dans l’Adagio de la sonate n°6 du même recueil. Si bien qu’on en vient à regretter la construction du programme, qui conduit à fragmenter la succession des Caprices du Fils, tout en à démembrant la production du Père et on souhaite vivement un enregistrement intégralement dédié à ce Dall’Abaco-ci au souffle mélodique d’une grande sensibilité.

Viet-Linh Nguyen

Technique : excellente prise de son dynamique et mettant en valeur le timbre des instruments.