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Jeg elsker Danmark

Muse5
31 décembre, 2010

« Konge af Danmark »

l’Europe musicale à la cour de Christian IV

Les Witches autour de l’orgue historique de Frederiksborg [1610] : Odile Edouard (violon), Claire Michon (flûtes), Sylvie Moquet (dessus et basse de viole), Pascale Boquet (luth et théorbe), Freddy Eichelberger (orgue)

68’, Alpha/Outhere, 2010.

A y bien penser, comme celle de nombreux pays, la musique baroque danoise n’est pas des plus connues, et l’évocation de Mongs Pedersøn (une fois passées notre difficulté d’inscrire dans ces pages vertes la graphie du nom, et la votre à la prononcer) ne nous « chamboule » pas. Et pourtant, voici que les Witches frappent encore, et nous emmènent en dehors des sentiers battus, nous proposant, après Le Manuscrit Suzanne van Soldt (Alpha), recueil pour clavier flamand du tout début du dix-septième, une exploration de la musique de la cour du roi Christian IV (contemporain d’Elizabeth première, Jacques du même chiffre et de Charles de même en Angleterre — et qui, chose amusante, partage presque les mêmes dates que Tobias Hume), une cour qui brassait des musiciens de nombreux pays florissants à l’époque, d’Angleterre, des Pays-Bas, des Flandres — sans parler des voyages en Italie qu’il a ordonnés à plusieurs de ses musiciens compatriotes. Car le roi du Danemark aimait la musique.

C’est donc un florilège qui nous est offert, du fameux Hume, qui se targuait presque d’être un membre éminent de la cour danoise, quoique rien ne prouve qu’il y soit passé (si ce n’est quelques unes de ses pièces), à Samuel Scheidt, en passant par John Maynard, ou le fameux Monsieur Pedersøn, natif du pays, au souverain duquel il dédiat son premier livre de madrigaux.

L’ensemble a choisi d’enregistrer ce nouvel album dans la chapelle du château de Frederiksborg en raison du joyau qu’elle abrite, un orgue réalisé par Esaias Compenius, avec le regard de Michael Praetorius, en 1610, et installé dans la chapelle sept ans plus tard par le roi lui-même.

Cet orgue qui bénéficie d’une place et d’un rendu sonore de choix tout au long de l’enregistrement s’avère très particulier (dans un premier temps de par son diapason de 471Hz), très précieux, et d’une délicatesse rare, épousant avec une rare tendresse le son du reste des instruments, gardant toujours une présence remarquable, qui s’efface plus ou moins selon le cas, mais qu’on n’oublie jamais. Le son s’affirme tantôt très éthéré (Ricercar de Thomas Simpson, sur Bonny sweet Robin), comme s’il nous venait d’une distance étrange, toujours doux, même lorsque sont utilisés des registres plus nasillards (Courante de Nicolaus Bleyer, ou Vater unser im Himmelreich de Johann Lorenz, qui s’ouvre sur un violent son qui fait immédiatement penser aux régales que cite justement Praetorius, avant de se transformer en délicate contemplation aérienne), très ample quand il faut, résonnant avec aise et une tendre puissance ronde. Un son spécial que le doigté de Freddy Eichelberger épouse parfaitement. Car il sent vivre et vibrer son instrument sous ses doigts, et il le caresse avec une prudence, se laissant presque guider par la bête. Même lorsque le toucher se fait un peu plus ferme, plus appuyé, comme dans une pièce sans titre de Johann Schop, on sent toujours cette délicatesse et cette habitation par le son de l’instrument.

Mais si l’orgue occupe une place primordiale dans ce disque, il n’occulte évidemment pas la prestation des Witches. Comment taire le plaisir plus qu’évident qu’ont à jouer ensemble ces cinq musiciens fantasques ? Ils cherchent, avancent ensemble, avec une complicité flagrante. Mais surtout ils s’amusent — si une tenue linguistique n’était pas de mise dans notre ligne éditoriale, nous dirions même qu’ils « s’éclatent formidablement » [NdLR : l'écart de langage étant volontaire et annoncé, la censure éditoriale n'a pas cru bon gommer cette marque d'enthousiasme et de spontanéité] dans la recherche du répertoire, dans le fait de le jouer ensemble, dans les transcriptions qu’ils proposent — transcriptions truculentes et invraisemblables (The Duke of Holstones delight du Captaine Hume, pour orgue, violon, viole, théorbe et flûte! — un bruit formidable et immense, plein d’une énergie et d’un allant qui nous happe dès cette première plage du disque, et qui se finit sur le son de la soufflerie du fameux orgue à vide, un son très amusant), qui marchent toutes sans faillir (bien au contraire, on en redemande!), dans les diminutions, tant de l’orgue, que des flûtes de Claire Michon, dans les ornements d’Odile Edouard au violon, ornements si enlevés qu’ils nous transportent dans leur énergie vive (Galliard de Melchior Borchgrevinck). Sans parler de Pascale Boquet, l’entrain et la jovialité luthistique incarnée. On danse avec elle tandis qu’elle gratouille gentiment le ventre de son Renaissance Didier Jarny, ou on s’enfonce dans le sol avec elle sur la Pavan de John Maynard, tandis qu’elle marque la mesure sur son théorbe, avec une puissance qui révèle sa connaissance en danses de l’époque, tandis que la mélancolique basse de viole de Sylvie Moquet nous entraîne dans sa plainte tendre et suave. Une bien belle aventure venue du froid.

Charles Di Meglio

Technique : parfait équilibre entre les instruments, leurs tessitures, et leurs volumes respectifs.