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De l’art du Madrigal, au féminin

Muse5
31 décembre, 2009

« Virtuosissima Compositrice »

Barbara STROZZI (1619-1677)

Il primo Libro de madrigali, op. 1 (1644)
Priego ad amore
Silentio nocivo
Vecchio amante
L’usignuolo
L’amante modesto
Arie a voce sola, op. 8 (1638)
Che si può fare
Cantate e ariette a voce sola, op. 7 (1659)
Lagrime mie

Claudio MONTEVERDI (1567-1643)

Madrigali guerrieri ed amorosi (livre VIII)
Hor che ‘l ciel e la terra
Il quarto Livre de madrigali (1603)
Si ch’io vorrei morire 

Sigismondo d’INDIA (c. 1582 – avant 1629)

Il terzo libro de madrigali (1615)
Dispietata pietate

Céline Scheen, Mariana Flores (sopranos), Fabián Schofrin (contre-ténor), Jaime Caicompai, Andrés Silva (ténors), Matteo Belloto (basse)

Cappella Mediterranea, dir. Leonardo García Alarcón

60’03, enr. 2009, Ambronay

Formée par les soins de Francesco Cavalli, Barbara Strozzi grandit en la république de Venise et prit part dès sa jeunesse à l’activité musicale de la cité. Son père, Giulio Strozzi,  fut un des poètes les plus apprécié de son temps – Monteverdi lui commanda deux livrets d’opéra – et fonda en 1637 une académie rattachée à la plus célèbre Accademia degli Incogniti. C’est donc au cœur du foisonnement artistique vénitien que Barbara – parmi d’autres figures féminines – put s’adonner à la composition et faire publier à l’âge de vingt-cinq ans son premier Livre de madrigaux; pour poète, elle choisit son père, et pour maître, l’auteur de l’Orfeo. L’illustration musicale du texte tient en effet une place centrale dans ses compositions et l’on retrouve le même jeu des dissonances, subtilement rehaussées ici de teintes orientales.

Cette curieuse influence hispano-arabe s’impose avec évidence dans le Lagrime mie. Céline Scheen soutient par sa voix cuivrée la plainte poignante d’un amant implorant la mort, profonde souffrance que Strozzi traduit dès le premier accord par des mélismes porteurs du souffle chaud des sérails et qu’enrichissent les arpèges généreux du continuo.  Orient et Occident se côtoient étroitement dans cette Cantate dont la structure fait alterner chromatismes surprenants – lors des récitatifs – avec, dans de cours airs, des mouvements de basses plus familiers. Mais la dissonance guette toujours, révélant ainsi l’originalité de la compositrice qui ne craint pas de bousculer nos habitudes musicales.

Le plus bel hommage – dans ce disque – rendu par Barbara Strozzi à celui qu’elle avait choisi comme modèle est sans doute le madrigal de l’Amante modesto dans lequel on retrouve une des formules les plus chères et les mieux servies par Monteverdi : l’ostinato. Cette courte cellule mélodique descendante au rythme imperturbable traduit l’irrémédiabilité du temps qui passe, emportant nos joies, ne laissant place qu’à la douleur. Le continuo perlé des cordes pincées répète avec une inlassable mélancolie les quatre notes de basse qui s’écoulent, telles des larmes le long d’une joue ; c’est sur ce fluide que Mariana Flores déploie son soprano léger mais charnu, avec de belles inflexions qui mettent en avant le caractère triste de l’air. Cornet et violons unissent leurs voix à la sienne, développant une belle ornementation.

Bien que la voix féminine tienne une place de choix dans les compositions de Strozzi, les hommes ne sont pas en reste ; il Vecchio Amante réaffirme l’influence montéverdienne avec un passage d’imitation des tambours et trompettes, que l’on peut aisément rapprocher de la célèbre Toccata. Les trois chanteurs (Fabián Schofrin, Jaime Caicompai et Matteo Belloto) font preuve d’une grande agilité dans les vocalises en conservant une articulation précise. Alors que la basse nous gratifie d’un timbre clair et profond, le contre-ténor laisse percevoir un filet un peu trop présent, calfeutrant sa voix.

C’est  sur un air empreint de rythmes populaires et de grand voyage (l’Amante modesto) que la Cappella Mediterranea clôt ce bel enregistrement chamarré et d’où émane une forte dynamique. Espérons qu’elle nous proposera d’autres découvertes aussi surprenantes lors des prochains festivals d’Ambronay où elle tient sa résidence.

Isaure d’Audeville

Technique : prise de son légèrement réverbérée qui confère une certaine majesté à la musique de Strozzi, beau mélange des timbres