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De l’éloquence du geste et de la parole

13 octobre, 2007

Les Femmes Savantes

de Monsieur de MOLIERE

 

Compagnie La Fabrique à Théâtre :
Bastien Ossart (Chrysale),
Virginie Dupressoir (Philaminte),
Anne-Louise de Ségogne (Armande),
Céline Barbarin (Henriette),
Julien Cigana (Ariste et Valdius),
Camille Metzger (Bélise),
Laurent Charoy (Clitandre),
Olivier Martin-Salvan (Trissotin),
Clotilde Daniault (Martine),
Vincent Gominet (Lépine, Julien et le notaire).

 Accompagnés par Marc Perbost (flûte et hautbois) ainsi que Manuel de Grange (luth et guitare baroque).

Mise en scène : Jean-Denis Monory
Théâtre du Ranelagh, Paris, 13 octobre 2007

Comment résister à l’invitation que nous lance Jean-Denis Monory d’aller assister à une comédie « baroque », dans un théâtre « baroque » avec gestuelle et déclamation « baroques » ? C’est chose difficile, d’autant plus que ces occasions-là ne courent guère les rues parisiennes…  Aussi c’est avec un enthousiasme frénétique que nous nous rendîmes dans ce petit théâtre de la rue des vignes (XVIe arrondissement) aux allures de cinéma des 50’s, non loin de la maison où un Balzac endetté se réfugiait pour échapper aux poursuites fiscales. Le néon rose éclaire pâlement le trottoir où se presse une grande foule agitée, principalement composée de lycéens. Enfin l’on peut descendre dans la salle par le grand escalier tapissé de rouge et gagner nos places. La lumière y est déjà tamisée, comme absorbée par les sombres mais magnifiques boiseries du XVIIIe siècle, peintes en certains endroits. La salle se remplit rapidement et les clameurs montent. Le public, impatient, frétille déjà ! Le spectacle doit commencer à 20h30…

21h20. Le public est à présent en appétit. Les lampes s’éteignent peu à peu, un personnage habillé en laquais, portant perruque et le visage poudré de blanc monte les quelques marches conduisant à la scène. Le silence se fait d’un coup. Une forte voix s’élève avec un accent très prononcé que l’on retrouve, un peu déformé, dans certains patois de nos provinces. L’on ne peut retenir un petit sourire en coin. Voilà la mage qui opère déjà, le temps s’arrête peu à peu pour faire place à une époque révolue.

Après avoir prié son auditoire « d’éteindre ses machines à parler », le personnage descend les marches et regagne les coulisses. Trois coups secs résonnent, le rideau se lève et découvre un décor de toiles en trompe l’œil ; certaines représentent une bibliothèque bien fournie (nous sommes chez de savantes personnes !), une table dont un des coins a été matérialisé, des tableaux… l’illusion est parfaite. Henriette (Céline Barbarin) apparait vêtue de ce que l’on pourrait rapprocher d’une actuelle robe de chambre  mais bien plus soignée et brodée. Sa sœur Armande (Anne-Louise de Ségogne) entre à son tour et entame le dialogue face à la salle, conformément aux codes scéniques de l’époque :

Quoi ? le beau nom de fille est un titre, ma sœur,
Dont vous voulez quitter la charmante douceur,
Et de vous marier vous osez faire fête ?
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ? 

L’oreille frémit à cette première tirade tant les liaisons sont prononcées, les « r » roulés, les « oi » devenus « oué », la parole une musique. Mais l’on s’y habitue rapidement et avec complaisance. Le jeu étonne également ; l’expression « le geste accompagne la parole » acquiert ici tout son sens tant la gestuelle des comédiens précède leurs répliques et en explicite le sens. A l’instar du texte devenu mélodie, le geste se fait élégance gracieuse.

De temps à autre, Marc Perbost et Manuel de Grange, cachés dans une loge côté cour, ponctuent la pièce de quelques notes de Couperin ou de Marin Marais, laissant admirer la belle acoustique d’une salle toute de bois vêtue.

Chaque comédien incarne avec conviction son personnage, comme le prouvent les cris terrifiants poussés par Virginie Dupressoir (Philaminte) et Camille Metzger (Bélise) qui trouveraient sans difficulté leur place comme alarme dans une caserne de pompiers (on excusera la maladresse du compliment). Et l’on comprend sans peine et avec compassion les craintes du pauvre Chrysale d’avoir une telle mégère pour femme. Trissotin fit également quelques vocalises ce qui nous permit de goûter la voix bien timbrée d’Olivier Martin-Salvan (rappelons-nous qu’il tint le rôle titre dans le Bourgeois Gentilhomme avec Vincent Dumestre). Nous eûmes donc un Trissotin parfaitement pédant, hypocrite, davantage coureur de dot qu’à la recherche de bonne compagnie ; Chrysale, père (et non chef) de famille, entièrement soumis à sa femme (jusqu’à l’Acte II) car en mal de tranquillité et de calme ; sa femme justement, terrible Philaminte aux allures de dragons et aux féroces mugissements, qu’incarne Virginie Dupressoir avec une grande autorité qui tend dangereusement vers la tyrannie. Sa belle-sœur Bélise, éprise de la philosophie d’Epicure mais à moitié folle… La jeune Henriette, un brin effrontée, amoureuse de Clitandre mais que sa mère promet à Trissotin et qui ne s’embarrasse point l’esprit de beaux poèmes ; sa sœur Armande, au contraire, jouant à « l’apprenti précieuse »…

Tout l’art de Molière se trouve ici magnifié par des protagonistes grossissant volontairement le trait, caricatures exacerbées d’une réalité révolue. Les deux heures et demie de représentation (sans entracte) s’achève par un chœur où la fatigue des voix se fait sentir… Qu’importe, ce furent deux heures captivantes  où tous nos sens furent maintenus en éveil. Saluons donc le colossal travail que Jean-Denis Monory et sa Fabrique à théâtre ont du accomplir pour monter cette pièce, toutes les recherches de reconstitution, de cohérence… Et espérons vivement que les occasions d’un saut de quatre siècles en arrière se feront de plus en plus florissantes, sans pour autant jamais tomber dans la banalité !

 Isaure d’Audeville

La Fabrique à Théâtre