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De l’Eros baroque au drame romantique

Publié dans : Concerts - Critiques
28 mars, 2013

Mozart, Don Giovanni

Choeur et Orchestre du Capitole, dir. Attilio Cremonesi

De gauche à droite : Dmitry Korchak (Don Ottavio), Alex Esposito (Leporello), Tamar Iveri (Donna Anna), Christopher Maltman (Don Giovanni), Maite Beaumont (Donna Elvira), Ipča Ramanovič (Masetto) et Vannina Santoni (Zerlina) © Patrice Nin

 

De gauche à droite : Dmitry Korchak (Don Ottavio), Alex Esposito (Leporello), Tamar Iveri (Donna Anna), Christopher Maltman (Don Giovanni), Maite Beaumont (Donna Elvira), Ipča Ramanovič (Masetto) et Vannina Santoni (Zerlina) © Patrice Nin

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)
Don Giovanni
(Il Dissoluto punito, ossia Il Don Giovanni)
Dramma giocoso en deux actes, KV 527
Livret de Lorenzo da Ponte
Créé au Théâtre Nostitz de Prague le 29 octobre 1787 

Kostas Smoriginas (Don Giovanni), Alexei Tikhomirov (Le Commandeur), Tamar Iveri (Donna Anna), Dmitry Korchak (Don Ottavio), Roberto de Candia (Leporello), Maïte Beaumont (Donna Elvira), Ipca Ramanovic (Masetto), Vannina Santoni (Zerlina)

Orchestre National du Capitole
Direction : Attilio Cremonesi
Continuo : Robert Gonnella (clavecin), Christopher Waltham (violoncelle)
Chœurs du Capitole
Direction des chœurs : Alfonso Caiani

Mise en scène : Brigitte Jacques-Wajeman
Décors et  costumes : Emmanuel Peduzzi
Lumières : Jean  Kalman

Production du Théâtre du Capitole

Représentation du jeudi 28 mars 2013 au Théâtre du Capitole

Deuxième pièce de la trilogie née de la collaboration avec le librettiste Lorenzo da Ponte, après Les Noces de Figaro (créées en 1786 à Vienne), Don Giovanni est assurément l’opéra de Mozart au message le plus ambivalent, puisqu’il autorise (au moins) deux lectures assez radicalement opposées. La première peut s’appuyer sur le titre officiel (Le Dévoyé puni) : accumulant avec cynisme les conquêtes féminines, les tromperies et les parjures, assassin injuriant sa victime sur sa propre tombe, Don Juan méritait cent fois la juste punition divine qui est à peu près l’épilogue de la pièce. La seconde peut invoquer à bon droit les personnalités de Mozart et Da Ponte, beaucoup plus proches de ce libertin certes jouisseur et amateur de fêtes, mais qui claque comme un symbole de liberté dans ce XVIIIème siècle toujours hésitant entre licence et morale religieuse. Face à lui, les autres personnages ne font guère le poids : une Elvire campée dans sa fidèle dignité qui la mènera au couvent, une Donna Anna qui ne se résout pas à épouser son soupirant, falot Don Ottavio qui se prépare…à aller quérir la justice lorsqu’éclate la duplicité de Don Juan !, une Zerlina qui se laisse abuser le jour de son mariage par les promesses d’un séducteur patenté… Si Masetto porte avec vigueur la voix de la révolte populaire contre les agissements des grands, ses cornes du mari trompé le réduisent à l’impuissance, comme lors de la tentative d’embuscade qui se retourne contre lui. Leporello est plus ambigu, puisqu’il est tout à la fois le témoin privilégié et le censeur de son maître, mais aussi son premier admirateur et le complice de ses agissements les plus vils (éloigner Masetto, retenir Elvire), et que ses aventures vont assurément se poursuivre après le final, comme il l’indique clairement. Ce final enfin ne se fixe pas comme on pourrait s’y attendre sur le châtiment de l’impie, qui conclut l’action dramatique, il rebondit sur un choeur où chacun évoque son avenir après la disparition du personnage principal. Simple concession musicale à une tradition baroque déjà révolue, qui concluait chaque opéra par un choeur, ou retour d’une existence plus classique après ce tourbillon de liberté et de libertinage ? Le débat est évidemment sans fin, et l’article de Michel Lehmann (« Un drame joyeux », contenu dans la notice du livret proposé aux spectateurs lors des représentations) en éclaire brillamment les différentes facettes, tandis que celui de la metteuse en scène Brigitte Jacques-Wajeman (« Eros baroque ») souligne la dimension dramatique de ce mythe intemporel, dont les racines sont bien antérieures à l’époque baroque. Mentionnons aussi l’intéressante notice musicale de Michel Noiray (« L’originalité d’un remake »), également contenue dans le livret.

La mise en scène ne fait pas référence à une époque précise, elle restitue des atmosphères. De ce point de vue l’utilisation de la forêt tombée des cintres au début du premier acte est assez efficace, suggérant  le plein espace tout en ménageant la surprise des entrées, sorties et des rencontres voulues ou non. Côté costumes ceux de Don Giovanni et de Leporello sont suffisamment amples pour se rattacher plutôt au XVIIIème, tandis que la sobriété de ceux des autres personnages évoquent davantage le classicisme du XIXème (avec un Commandeur en complet-veston pour le banquet !)  mais là aussi sans référence marquée.

Côté orchestral le clavecin comme la présence d’un orchestre sur scène pour le final du premier acte comme pour la scène du banquet nous ramènent clairement à l’époque baroque. Mais le clavecin fait parfois place à des accords de pianoforte, et Attilio Cremonesi, à la tête de l’Orchestre du Capitole, imprime une direction nerveuse à la dimension dramatique toujours haletante et aux accents appuyés, à mille lieux de la plastique mozartienne en vogue à la fin du siècle dernier chez un Böhm ou même chez un Karajan. Et force est de reconnaître que, dans les moments les plus tendus (le finale du premier acte, la scène du banquet) l’effet est particulièrement saisissant.

La scène du cimetière. De gauche à droite : Christopher Maltman (Don Giovanni), Alex Esposito (Leporello), Alexey Tikhomirov (Statue du Commandeur) © Patrice Nin

Côté distribution, soulignons l’excellente prestation de Roberto de Candia dans le rôle de Leporello, qui remplaçait en dernière minute Alex Esposito, empêché par un deuil familial. Sa diction est impeccable, en particulier dans le tourbillonnant air du catalogue (« Madamina, il catalogo è questo ») qu’il débite d’un ton goguenard de son timbre bien rond et à la projection ferme. Signalons encore son habileté roublarde à se tirer de la situation embarrassante où son maître l’a placé dans l’invocation « Ah pietà signori miei » au second acte. Côté féminin Tamar Iveri campe de son timbre acéré une Donna Anna dramatique à souhait. Son « Or sai chi l’onore », bien servi par l’orchestre, est proprement déchirant, et elle fait preuve d’un bel abattage dans les ornements du rondo « Non mi dir », longuement et justement applaudi. Face à elle, et notamment dans les duos, le Don Ottavio de Dmitry Korchak apparaît un peu fade, malgré un physique flatteur.  Et ses accents quasiment véristes mettent le phrasé mozartien à rude épreuve : le « Dalla sua pace » a été à notre sens exagérement dramatique par rapport au texte même des paroles, et surtout le « Il mio tesoro » du second acte, abordé bien trop rapidement, qui vire ensuite au pleurnichard et s’abîme dans des ornements totalement incongrus ! Sa belle projection nous permet toutefois de suspecter qu’il serait davantage à sa place dans le répertoire vériste, où ses demi-teintes trouveraient une expression plus naturelle.

Maïté Beaumont est une Elvire pleine de noblesse, mais quelque peu guindée. Ses imprécations dans le « Ah qui mi dice mai », errante parmi le décor d’arbres, sont impressionnantes. Elle fait également preuve d’un bel abattage lorsqu’elle met en garde Zerline, dans les attaques tranchantes du « Ah fuggi il traditor » qui manquent toutefois un peu de fluidité. Evoquons aussi sa belle prestation dans le quatuor « Non ti fidar », le caractère très émouvant du récitatif « In quali eccessi, o Numi » et l’emportement déchiré du « Mi tradi quell’alma ingrata » qui suit, longuement applaudi. La Zerlina de Vannina Santoni traduit bien les hésitations et la naïveté du personnage, mais son « Batti, batti o bel Masetto » est abordé trop rapidement, il manque un peu de crédibilité ; de même pour « l’air de l’apothicaire » (« Vedrai carino ») au second acte, où l’on ne peut s’empêcher de se rappeler la rouerie et le legato perlé d’une Tereza Berganza qui incarna le rôle dans les années 80. Le Masetto d’Ipca Ramanovic possède un beau timbre, qui manque toutefois un peu d’ampleur dans les « Ho capito ». Le Commandeur d’Alexei Tikhomirov prend un timbre sépulcral bienvenu pour la scène du banquet ; malheureusement sa démarche est un peu rapide pour un revenant, ce qui a tendance à subvertir le caractère dramatique de son intervention.

Last but not least, terminons ce tour de la distribution par le Don Giovanni de Kostas Smoriginas. Il manque assurément de distinction, de finesse (dans le duo « Là ci darem la mano » en particulier, ou dans la canzonetta « Deh vieni alla finestra », qu’on eût aimés teintés de plus de poésie) mais pas de panache (air du champagne « Fin ch’an dal vino, calda la testa »). Le trio des travestissements avec Leporello et Elvire est très réussi, et le libertin fait face avec bravoure à son destin lors de la scène du banquet. De manière générale, l’orchestre vient cimenter fort opportunément des ensembles où les voix ne sont pas unies par une approche commune du legato mozartien : cela est particulièrement sensible lors du prodigieux finale du premier acte, sans cesse au bord de la rupture mais mené de main de maître, dans la scène du banquet et pour le chœur final.

Au total, affirmer que nos oreilles baroques ont adhéré à l’esthétique sonore d’ensemble de cette distribution serait assurément mentir. Mais il faut reconnaître que l’interprétation de ce Don Giovanni ne manquait ni de force ni de conviction, face à une tradition vocale mozartienne dont la perfection trop léchée manque parfois d’expressivité.

Bruno Maury

Site officiel du Théâtre du Capitole