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De l’opéra au clavecin, étonnantes transpositions baroques

Muse4
31 décembre, 2011

« Airs d’opéra accommodés pour le clavecin »

Claude BALBASTRE (1724 – 1799) : « Recueil d’airs choisis de plusieurs opéras accomodés par le clavecin par M. Balbastre »

 

Liste des extraits

Ouverture de Pygmalion (Rameau – 1748)
Air de M. Balbastre
Air de M. Mondonville
Gavotte de M. Rebel, Gayement
Air de l’Echo
Air de Scarlaty (sonate K-95 de Scarlatti)
Les petits marteaux de M. Rameau
Air de l’ouverture des Paladins, Gayement (Rameau – 1760)
Air de « On ne s’avise jamais de tout », Amoroso (Monsigny – 1761)
Pantomine de Pigmalion/ Marche dans Pigmalion de Rameau
Gavotte gracieuse
Menuet de Dindell
Giga, Gayement/ Pantomine dans Pigmalion de Rameau
Menuet de M. Balbastre
Contredanse/ Pigmalion de Rameau
Air de Délie de M. Ferrand, fermier général (1749 – « Air pour les suivants de l’Amour »)
Contredanse de Platée/ Prologue de Platée de Rameau (1745)
Musette du carnaval du Parnasse (Mondonville – 1749)
Gavotte de Dardanus (Rameau – 1739)
Gavotte de Titon et l’Aurore (Mondonville – 1753)
Aria del Signore Degiardino
Rondeau de M. Rebel
Gavotte de M. Rebel, Gracieusement
Gavotte de Titon et l’Aurore (« Air » dans Titon et l’Aurore, Mondonville – 1753)
Allemande de M. Balbastre

 

Joseph-Nicolas-Pancrace ROYER (1705 – 1735) : « Premier Livre de pièces pour clavecin »

Liste des extraits

Allemande/ « Marche pour le sacrifice » dans le Pouvoir de l’Amour (1746)
La Sensible
Marche des Scythes/ « Air pour les turcs en Rondeau » dans Zaïde, Rameau  (1739)

 

Catherine Zimmer (Clavecin)

76′, Encelade 2011 (enregistré en novembre 2010 en l’église de Lévis Saint-Nom [Yvelines]) 

 

Nous avions eu l’occasion de rendre compte, il y a quelques mois, du jeu virtuose de Catherine Zimmer au sein de l’ensemble Salamandre dans une petite église du sud de la Corse. La plupart des pièces jouées étaient reprises d’un enregistrement récemment paru sous le label Encelade, spécialisé dans le registre pour clavier, dont nous saluons ici la récente création. Exhumé de la Bibliothèque Nationale par Yves Grollemund, le « Recueil d’airs choisis de plusieurs opéras accomodés pour le clavecin » (sic) de Claude Balbastre, qui fut organiste de Saint-Roch durant la seconde moitié du XVIIIème siècle. D’origine dijonnaise comme Rameau, Balbastre vouait une grande admiration à son illustre aîné, au point de l’avoir fait représenter en portrait à l’intérieur du couvercle de son clavecin, au milieu des décors de Castor et Pollux, comme le voyageur musicien Charles Burney put en témoigner à la suite d’une visite qu’il lui rendit vers 1770.

Il n’empêche, vouloir transposer pour le clavecin, à la sécheresse proverbiale, des airs ou les parties orchestrales d’un opéra peut sembler relever de la gageure. Cet exercice était pourtant très demandé par les publics, notamment de province, qui n’avaient pas accès à des formations musicales aussi riches que celles de la Cour, ou de Paris. Pour les auteurs lyriques, ces reprises destinées à un instrument largement répandu étaient en quelque sorte une consécration du succès, l’assurance (en l’absence des « hit-parades » radiophoniques modernes…) que leurs morceaux seraient connus et diffusés auprès d’un large public, et non limités à une élite parisienne. Voire, car une exécution à peu près satisfaisante des morceaux de ce « Recueil » nécessite une dextérité au clavier qui ne devait pas être à la portée du premier amateur venu…Et pourtant ces transpositions se révèlent d’une efficacité musicale assez surprenante, en ce sens qu’elles agissent un peu comme un révélateur, un amplificateur des qualités musicales des compositeurs : la verve et la richesse des pages de Rameau, les orchestrations soignées et savantes de Mondonville, empreintes d’un peu de préciosité, y apparaissent avec plus de force. Rendons donc grâce à Claude Balbastre d’avoir su saisir la « substantifique moëlle » de ces compositions pour mieux les « accomoder » (comme il le dit lui-même) au clavecin. On peut aussi noter que quelques pièces ont changé d’appellation au passage, et c’est pourquoi nous avons précisé, en regard de chaque morceau, l’intitulé initial lorsqu’il était différent.

Un peu différente a été la démarche de Royer, puisque les pièces transposées sont tirées de ses propres créations. Certes la Marche des Scythes se réclame de l’ « Air pour les turcs en Rondeau » de Rameau dans Zaïde, mais elle constitue une véritable réécriture de l’œuvre originale, culminant en un morceau d’une virtuosité étourdissante au clavecin qui fit sa propre réputation auprès des contemporains.

S’appuyant sur un clavecin recréé par Martine Argellies (d’après un modèle de Goujon conservé au Musée de la Musique à Paris), Catherine Zimmer nous promène avec bonheur dans ce répertoire pour amateurs avertis. On ne pourra évidemment citer chaque morceau, certains étant du reste très courts, comme la Contredanse tirée du Prologue de Platée. Pour commencer par les pièces inspirées de Rameau, on notera plus particulièrement l’ouverture de Pigmalion, dont les notes précises et les accords animés écartent d’emblée tout sentiment d’ennui qui pourrait naître de la perspective d’un long concert au clavecin, le tourbillon sans faille de l’ouverture des Paladins, la lumineuse Pantomine extraite de la Marche de Pigmalion, ainsi que les riches accords de la Gigue (extraite de la Pantomine du même), et la Contredanse aux accents vigoureux, pour clore sur le ryhtme échevelé de la Gavotte de Dardanus.

D’après Mondonville on appréciera les pages tirées de Titon et l’Aurore, notamment les deux Gavottes, empreintes d’une savante sophistication. Mettons aussi en exergue « l’air de M. Scarlaty (sic) » surprenante transposition de la sonate K 95 du compositeur napolitain, à la déconcertante profusion d’ornements, qui nous donne probablement une indication indirecte sur la manière dont les Français interprétaient cette musique à l’époque. Citons aussi les deux morceaux contrastés tirés de Rebel, un Rondeau aux accents incisifs et une Gavotte majestueuse. N’oublions pas enfin les reprises de pièces de Balbastre lui-même : son « air » nonchalant, son aimable Menuet, et surtout son Allemande endiablée où le clavecin de Catherine Zimmer virevolte sans désemparer !

Les trois pièces de Royer illustrent des facettes bien différentes de ce compositeur né à Turin qui fit sa carrière à Paris : l’Allemande aux accents graves et vigoureux, une Sensible dont la sensibilité et l’abandon semblent déjà préfigurer le romantisme, et enfin la redoutable Marche des Scythes, tourbillon éperdu jusqu’à la rupture, qui s’interrompt régulièrement pour en retirer une nouvelle énergie jusqu’à l’explosion finale.

Même si le toucher est parfois un peu sec, le jeu animé de Catherine Zimmer redonne vie avec bonheur à ces pièces mal connues du répertoire, avec une aisance remarquable dans les passages les plus difficiles. Avis aux internautes amateurs d’opéra et-ou- de clavecin…

Bruno Maury

Technique : prise de son dynamique mais légèrement réverbérante.