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De Profundis

Muse5
14 septembre, 2013

Johann Joseph FUX (1660-1741)

Oratorium Germanicum de Passione (1731) 

Perseus – Alois Mühlbacher – soprano
Andromeda – Simon Boden – alto
Cassiopeia – Jakob Kritzinger – soprano
Furor – Matthias Helm – basse
Nemesis – Markus Miesenberger – ténor

St Florianer Sängerknaben
Dir Franz Farnberger
Ars Antiqua Austria
Direction Gunar Letzbor

62’02, Pan Classics, 2013.

 

L’Histoire bégaie très souvent, notamment en matière musicale. Le nom de Johann Josef Fux est à peine un souvenir dans l’esprit des mélomanes et une rare référence des musicologues. Son nom parfois évoque la vielle école académique qui domina Vienne entre la fin du règne de Léopold Ier et le règne de Charles VI.  Malgré l’oubli injustifié de notre époque, Johann Josef Fux a été très respecté et sa musique joué pour des occasions solennelles. D’ailleurs, Constanza e Fortezza, opéra du couronnement bohémien de Charles VI en 1723, est un des plus vastes jamais représentés.  Cette « festa teatrale » écrite par le « Poeta Caesareo » Pietro Pariati,  fut donnée devant un millier de spectateurs et dura 5 heures. Les effectifs colossaux composés de cent choristes et deux-cents instrumentistes, accueillirent des compositeurs réputés tels Tartini, Johann Gottlieb Graun, Quantz, Francesco Bartolomeo Conti sous la direction d’Antonio Caldara. Le vieux Fux ne put diriger lui même cette titanesque fête car il était malade de la goutte. Nonobstant son âge avancé, la décennie 1720 – 1730 vit une activité foisonnante du maître. En 1731, dix ans avant sa mort et à l’âge de 71 ans il compose cet Oratorium Germanicum de Passione, sa dernière composition du genre et la seule en langue allemande.  Longtemps cru perdu, il a été retrouvé en 2004 par le musicologue Klaus Petermayr au monastère d’Ottobeuren en Bavière. 

La musique de cet oratorio est étonnante, elle est profane et dramatique. Plus qu’un oratorio c’est un opéra sacré.  Contrairement aux diatribes de Mattheson, la musique de Fux a une force de séduction impressionnante. Dans ses précédents oratorii, la Santa Dimpna et La fonte della salute, il utilise des « affetti » profanes pour convaincre et toucher. Dans cet oratorio le chœur d’enfants apporte un élément angélique supplémentaire. Tout comme les compositeurs des générations 1660 – 1690, Fux, à l’égal des Scarlatti, Haendel et Vivaldi,  établit un pont entre la sensualité et le divin. Une sorte de rhétorique qui impressionne et convainc de la proximité du sacré. Le « merveilleux » de l’opéra est utilisé  au même niveau pour le discours liturgique, pour émerveiller et dominer. L’enregistrement de cet Oratorium est un manifeste pour la musique allemande, même si on avouera que des failles artistiques demeurent audibles au disque, c’est un réel défi à la morosité goguenarde du monde baroque. La redécouverte de la musique de Fux ajoute au dynamisme musical germanique.

Gunar Letzbor est un chef brillant, tant pas son projet Ars Antiqua Austria que par la précision et l’énergie de sa battue. L’originalité et la diversité de ses projets centrés sur le répertoire de la Hofburg ont montré que la cour des Habsbourg surpasse en patrimoine musicale celle de Versailles.  On connaît bien les Schmelzer, les Biber, et puis les Haydn ou les Muffat, mais on oublie grossièrement les merveilles de Fux, de Caldara, de Conti, de Porpora et même de Vivaldi. Ars Antiqua Austria est la synthèse parfaite des solistes et des instrumentistes, épousant les formes de l’orchestre d’origine de Charles VI et de Marie-Thérèse. Le timbre ressemble à celui du Concentus Musicus Wien où Gunar Letzbor donna ses premiers coups d’archet. Dans ce disque, l’orchestre est puissant, coloré, une réelle personnalité se dégage des cordes et des cuivres, accompagnant le chœur et les solistes en équilibre.

Les solistes sont un peu inégaux.  Le rôle de Perseus est merveilleusement servi par le jeune Alois Mühlbacher, dont le timbre est délicat et velouté. Les aigus ne sont pas agressifs ni maladroits. En revanche, Jakob Kritzinger en Kassiopeia est un peu plus terne et fait davantage de la récitation qu’une réelle prestation. Son timbre est terne, sans réelle puissance et il peine franchement à suivre le continuo.  L’Andromeda de Simon Boden ne nous émeut guère, avec une puissance inégale mais une prononciation très claire. Mais ce n’est pas la rhétorique qui fait le charme d’un oratorio.

La palme revient finalement à l’excellent ténor Markus Meisenberger en Nemesis et  à la formidable basse de Matthias Helm en Furor. Dans l’exigence mélodique de ces deux rôles les deux chanteurs marquent une profonde différence dans les préjugés qu’on peut avoir de cette musique. Energiques, furieusement précis dans les ornements et la justesse,  on ne se lasse pas de les écouter. Une mention spéciale pour le continuo qui ponctue le drame et mène l’orchestre énergiquement.

Réconcilier un public et un paria de l’histoire musicale n’est pas une mince affaire. Fux ne demeure plus un vieux maître poussiéreux et renait grâce aux initiatives telles cet Oratorium Germanicum de Passione qui est une surprise nouvelle, une sorte de chant, qui des profondeurs de l’oubli fait éclater une lumière nouvelle sur l’empyrée baroque.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : bon enregistrement, pas de remarques particulières.