Close

Des bosquets très lullystes

Publié dans : Actualités - Edito
4 septembre, 2009

Parterre de l’Orangerie © Château de Versailles / Muse Baroque, 2009

Les transats alanguis se sont rangés à regret dans leurs remises, et les tenues légères vont peu à peu laisser place à l’habit d’automne. Avant que la nature ne se dépouille en jetant bas les arbres et les ornements dans un tourbillon virevoltant, nous nous sommes rendus à dix-huit lieues de Paris, dans ce qui n’était qu’une terre marécageuse dotée de noms comme « l’étang puant » qui font tout le charme de la science de la toponymie. En bref, notre Muse se rendit à la cour, et se présenta à la suite du royal cortège pour l’habituelle promenade postprandiale des jardins.

Avant que de poursuivre vers des considérations plus musicales, nous nous risquerons à quelques remarques sur l’actuelle grande politique de conservation-restauration-reconstitution couverte sous l’appellation du Grand Versailles et dont la mise en œuvre modifie de manière visible et radicale l’aspect extérieur du château. Si l’on s’en tient au côté tourné vers la ville, le plus affecté, la métamorphose est considérable et inégale. Exit l’horrible statue louis-philipparde de Louis XIV rafistolée avec un cavalier trop gros pour sa monture, reléguée sur la Place d’Armes. Bienvenue à la fameuse grille Monnoyeur éclatante de dorure (qu’on aurait tout de même pu patiner et mater) avec ses curieux barreaux très martelés façon « rustique » pour insister sur l’artisanat de sa fabrication, à l’inverse des grilles d’époque que l’on peut croiser dans nombres de châteaux ou églises. Même s’il s’agit d’une fiction historique, puisque cet état n’a jamais pu exister à compter de la construction de l’aile Gabriel qui obligea la dépose d’une partie de ladite grille dès le XVIIIème siècle, et au-delà des querelles de principe autour de la Charte de Venise, cette réalisation permettra – et c’est peut-être là son but principal – de mieux répartir les circuits de visite, en faisant de la Cour Royale un « vestibule à ciel ouvert », sorte de zone de dispatching à la manière du sous-sol de la pyramide de Peï.

On remarque aussi la progression de la repeinte des huisseries dans ce jaune moutarde dont l’utilisation généralisée sous l’Ancien Régime n’est pas avérée, en remplacement du blanc du XIXème siècle  (Le Traité de Décoration de Nicodème Tessin mentionne des châssis entièrement dorés, et un rapport de 1791 indique qu’on les repeint en jaune mais il est toujours difficile de déterminer quelle était la couleur contemporaine de la construction). La fringale de dorure s’étend également aux ornements de faîtages et plombs de la Cour de Marbre, qui l’étaient effectivement, tandis que les statues in situ ont retrouvé l’éclat de la pierre nettoyée. L’effet de l’ensemble est saisissant, quoique bien neuf et d’un brillant à la limite du clinquant, écueil que les restaurations exemplaires de la Galerie de Glaces ou de celle d’Apollon au Louvre avaient su éviter, en respectant mieux le souffle des siècles. Enfin, on ne s’étendra pas sur le remplacement des pots à feu du couronnement par des pots à fleurs de lys toujours dans la Cour de Marbre (encore une fois d’un beige immaculée bien propret), et sur le remplacement des pavages d’époque de l’avant-cour par une piste de pavés modernes dont le seul mérite sera de faciliter l’accès aux handicapés. On se demande d’ailleurs quand – et si – la grille d’honneur sera aussi redorée, pour refaire du Versailles de brique le château enchanté du célèbre tableau de Martin, en espérant que l’éclat des dorures et la nouveauté des restitutions-restaurations saura bientôt se faire oublier.

Côté jardins, on admire le retour des trophées sur les ailes du Nord et du Midi, alors que la visite des jardins, hors Grandes Eaux, se mue désormais en Promenade musicale (payante) avec accès aux bosquets. Et l’on saluera la sélection d’enregistrements de Christophe Rousset, tout à fait en adéquation avec les perspectives grandioses et les charmantes surprises des lieux. La Grande Perspective hérite ainsi par le miracle des haut-parleurs dissimulés dans les frondaisons qui laissent s’épanouir des pièces majestueuses et amples, à l’image de la Passacaille de Vénus & Adonis de Desmarest, ou de celle de Persée de Lully. Ouverture, airs, passepieds ou gigue parsèment ainsi le parcours, avec également de la musique vocale comme le fameux « Je suis trahi » de Roland avec sa basse continue échevelée, qui trahit la rage du Titan Encelade puni de sa prétention dans un des bosquets les plus subtils de Le Nôtre, lieu dans lequel on retrouve l’extrait le plus tardif de la programmation, à savoir laTempête de Philémon & Baucis de Gluck. On se dit que d’autres extraits d’opéras de Lully pourraient trouver aussi leur place, et compléter la sélection des Talens Lyriques, la belle Passacaille d’Armide, par exemple… On se dit que la Chapelle Royale pourrait aussi bénéficier de quelques Grands Motets. Et, alors que le soir tombe sur les allées bordées de statues, que se profile la Pyramide des Tritons de Le Brun & Girardon, on lève les yeux vers les combles de l’Opéra Royal en attendant avec la plus vive impatience sa très prochaine réouverture, dont notre Muse espère bien pouvoir vous rendre compte.

Bonne rentrée et bonne lecture !

 Viet-Linh Nguyen


Lire aussi :

Site officiel du Château de Versailles, page du Versailles numérique sur la Cour de Marbre : http://www.gvn.chateauversailles.fr/fr/3d/facade_alter.html
Un des essais polémiques de la Tribune de l’Art : http://www.latribunedelart.com/Patrimoine/Patrimoine_2007/Versailles/Versailles_515.htm