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Des comptables et des bureaucrates…

9 mai, 2004

De la morne banalité du concert baroque

 

Le concert baroque est-il devenu ennuyeux et commun ? Exception faite de la musique, que reste t-il du spectacle que constitue le concert en lui-même ? 

Autrefois, il fut un temps où les musiciens revêtaient des livrées chatoyantes, aux couleurs du prince. Les trompettes avaient rangs d’officiers et portaient parfois une tunique chamarrée à manches flottantes. Lorsque Monteverdi conçut son Orfeo (1617), il faut les imaginer, avant le lever du rideau, debouts, dans une raideur hiératique toute militaire, sanglés dans leur grande tenue, déployant les armes compliquées des Ducs de Mantoue. La toccata d’entrée, écrasante de par son faste autant que sa puissance sonore, devait laisser les auditeurs abasourdis, même si lesdits instruments étaient munis de sourdines (comme dans la version Harnoncourt, Teldec). 

Oublions l’opéra (qui même de nos jours, nécessite une certaine mise en scène bien qu’aujourd’hui de plus en plus douteuse, ne tenant aucun compte des didascalies et n’hésitant plus à présenter Néron en punk en train de se shooter à l’héroïne, alors qu’ Armide se promène en lingerie sado-maso) – et concentrons nous donc sur le concert. Lorsque vous allez salle G***** ou dans d’autres hauts lieux musicaux, à quoi assistez -vous ?  

Un attroupement numéroté de mélomanes – dont vous faites partie – attend avec impatience le début de la représentation. Messages divers demandant d’éteindre les portables (instruments diaboliques). Obscurité, genre salle de cinéma pour éviter les bavardages ou privilégier la convivialité avec sa voisine.  Arrivent des individus sur la scène, anonymes, ordinaires : complets gris et cravates pour les hommes, polos et pantalon pour les femmes. Vous attendez que les organisateurs et les officiels quittent le plateau et que les musiciens prennent place. Or, celui qui avait l’air morne d’un comptable s’assoit et sort un hautbois baroque de son étui ; à ses côtés, un fonctionnaire blasé de la Direction Générale des Impôts à qui il ne manque que l’ordinateur portable et la Légion d’Honneur accorde le beau clavecin 1757 qui trône au milieu. Vous comprenez enfin que ces gens sont les instrumentistes dont vous lisez les noms avec révérence sur vos pochettes de CDs adorés. Immense déception. Le chef arrive sous une vague d’applaudissements. Vous allez enfin apercevoir ce demi-dieu du théorbe, drapé dans son talent olympien. Bizarre, à y regarder de plus près, il ne ressemble absolument pas à la photo en noir et blanc, gros plan d’il y a vingt ans, que vous avez religieusement accrochée au dessus de votre lit, à côté de la reproduction d’un portrait de Bach : Le grand ***** a l’air ennuyé, sérieux, lugubre, un peu chauve et bedonnant. Pas de nœud papillon, ni même de queue-de-pie. On dirait bien que l’orchestre tout entier vient de sortir du métro, à la sortie des heures de bureau. 

Heureusement, les premières notes s’égrènent et vous oubliez vite vos désillusions…

Il est malheureux de constater combien les concerts d’aujourd’hui perdent petit à petit de leur solennité formelle d’antan. Certes, les fracs des philharmoniques sont désormais considérés trop guindés et « ringards ». La musique est à la mode, sus à l’élitisme bourgeois !  Alors quoi, « soyons fous, soyons jeunes, soyons décontractés », se disent certains baroqueux (italiens notamment), tandis que d’autres se laissent simplement aller à mettre le premier habit qu’ils ont sous la main. Même dans les manifestations les plus prestigieuses, la seule homogénéité des orchestres est musicale et non plus vestimentaire. Bah, le patchwork est dans l’air du temps.  Heureusement, les solistes font encore un effort mais la robe de soirée se perd. Il y a trente ans, on jouait Bach en smoking avec un piano. Aujourd’hui, on le joue sur un clavecin mais en pyjama. 

Les concerts royaux des dimanches louis-quatorziens ou ceux que Bach dirigeait à Köthen devaient quand même avoir plus d’allure…

 V.L.N.