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Des concerti dégrossis

Muse5
31 décembre, 2009

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

12 Concerti grossi opus 6

 

Arte dei Suonatori
Direction Martin Gester 

163’39, 3 CDs, Bis, 2009

Extrait « Andante allegro » du Concerto n°8 (même extrait que pour la version d’Il Giardino Armonico) 

Nous voilà gâtés. Pratiquement au même moment, l’Opus 6 de Haendel fait l’objet de deux enregistrements on ne peut plus différents, et de très haut niveau. Disons-le tout net, si la prestation survitaminée d’Il Giardino Armonico (Decca) ne nous avait à ce point enthousiasmé, Martin Gester aurait obtenu une Muse d’Or pour sa lecture inondée de lumière et d’une douceur caressante. La jaquette reflète fidèlement les divergences interprétatives : chez Il Giardino Armonico, un bus rétro, bleu vif, presque Pop Art transportant des musiciens branchés ; chez Arte Dei Suonatori - composé majoritairement de musiciens polonais – le titre calligraphié du recueil paru en 1739 chez John Walsh « Twelve Grand Concerto’s in Seven Parts, for the Violins, a tenor, a Violoncello, with a Thorough-Bass for the Harpsichord. compose’d by Mr. Handel » s’étale majestueusement. Et il en va de même du contenu.

Comme Giovanni Antonini, Martin Gester a également choisi de rendre Haendel à l’Italie, mais ce n’est pas l’animation des marchés napolitains et les rixes du Caravage qu’il a voulu dépeindre. Cette Italie-ci est une femme alanguie et charmeuse, souriante et fière de sa beauté. On pense à la Sérénissime de Guardi ou de Canaletto, aux couleurs pastel de Tiepolo. Gester préfère les nuances aux contrastes, les volutes d’un long fleuve tranquille à la tempête. Son orchestre chambriste compte 17 musiciens, sans doublage de bassons pour les Concerti n°1, 2, 5 and 6. Il s’en dégage une ambiance feutrée, intimiste, reposée. L’opposition entre soli et tutti est atténuée au profit d’une sorte d’opulente sonate pour violons. Les timbres grainés de ces derniers (qui nous rappellent par leur chaleur et leurs aigus étirés les sonorités de François Fernandez ou Fabio Biondi), soulignent avec lyrisme et bonhomie les mélodies,  ponctuent avec précision et vivacité l’élégance du discours sans jamais recourir à des images trop brutales, à des ruptures inattendues. Il ne faudrait pas non plus croire qu’Arte dei Suonatori a opté pour une vision contemplative et un peu amollie des œuvres, les passages rapides fusent avec dynamisme et les cordes rugissent sous les archets acérés des polonais. Simplement, cette vitalité ne voisine jamais la violence, échappe à toute rudesse, délaisse sciemment toute rugosité.

Le « Largo affetuoso » du Concerto n°6 n’est plus un cumulo nimbus grandiose et menaçant, mais un bedonnant nuage de plumes, « affetuoso » justement, où le luth perle. Les tournures les plus franches et les plus anglaises telles la première section de l’Allegro perdent de leur puissance brute, de leur massive présence au profit de la respiration aérienne et naïve qui ragaillardit jusqu’au célèbre Allegro du concerto n°9 ou le Larghetto du n°4 empreint de l’excitation hésitante de l’amoureux transi. Cette juvénile ardeur, cet optimisme radieux explose dans les traits virtuoses et les duels entre violons solistes de l’Allegro du concerto n°2, où l’orchestre marche sur la pointe de l’archet, afin de laisser le champ libre à la joute à fleurets agiles et mouchetés d’Aureliusz Golinski et Ewa Golinska.

La lecture doucement italienne, sensuelle et flottante de Gester sied particulièrement bien aux siciliennes, et autres Allegro extravertis, ricoche sur les passages plus anglais qui aspirent à davantage de profondeur dramatique, car l’aquarelle ne peut copier les ombres fortes de la ronde-bosse. Avec Arte dei Suonatori, chaque concerto devient une miniature délicieusement ciselée, moelleuse et nonchalante, bien que l’écoute continue puisse se révéler d’une monotone égalité. Ce Haendel gastronomique, délicat et radieux, doit donc se déguster par petites touches.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation précise, très transparente avec de beaux timbres.