Close

Des géants aux croches d’argile

Muse4
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
4 octobre, 2013

Sebastian DURON (1660-1716)

La Guerra de los Gigantes (Madrid, 1702) 

El Silencio/ Jupiter – Eva Juarez – soprano
El Tiempo/ Hercules – Camilla de Falleiro – soprano
La Inmortalidad/ Minerva – Anna Freivogel – mezzo-soprano
La Fama/ Palante – Maria Weiss – mezzo-soprano 

A Corte Musical
Dir – Rogério Gonçalves 

72’52, Pan Classics, 2013. 

« Lucha de gigantes, / convierte el aire en gas natural. / Un duelo salvaje advierte lo cerca que ando de entrar / En un mundo descomunal. » (La lutte des Géants / change l’air en gaz naturel. / Un duel sauvage m’avertit que je suis proche / De l’entrée d’un monde colossal.)

La gigantomachie légendaire est toujours liée au destin humain. L’expression même du combat se retrouve de Milton à Tolkien et de la Bible aux unes des quotidiens. Ecraser avec héroïsme des obstacles immenses. Dans notre monde contemporain, la gigantomachie est devenue une sorte de lutte d’insectes, la dernière étant une sorte de carnage plus qu’un combat héroïque. Du duel au carnage, la race humaine a évolué vers une barbarie sans égal et les mythes des Olympiens ou les cavalcades du Walhalla ne sont plus que des ruines et cendres chantés pas les voix d’autrefois.  Si du tableau noir ne se révèle que l’espoir des arts, tout cela n’est basé que sur l’instinct guerrier. En 1702 l’Europe changeait de cycle séculaire par un nouveau conflit de succession et Madrid, allait devenir le siège de la monarchie naissante des Bourbons d’Espagne. 

La Guerra de los Gigantes a été créée le 23 Février 1702, juste une quinzaine de jours après l’échec du prince Eugène de prendre Crémone et les premières escarmouches d’une guerre qui durera près d’une décennie. Cependant, officiellement la guerre ne sera déclarée que le 15 mai 1702, quelques mois après la création de cet opéra. Le lien entre le combat des Dieux et des Géants (dont le cousinage est aussi parallèle que celui de Philippe V et de Charles de Habsbourg) et le conflit qui s’annonçait est plus que transparent, mais le plus intéressant de cette œuvre est la puissance de son langage et de sa partition.

Sebastian Duron est inconnu pour l’esprit amnésique de nos années 2010, mais en 1702 il dominait la scène de l’empire espagnol, de Lisbonne à Manille et de Spolète à Lima, toute cathédrale ou bibliothèque possède au moins une de ses compositions.  Son style, entre l’Italie arcadienne et l’école de zarzuela déclamatoire a une voie propre. Duron est un véritable compositeur dramatique qui se révèle efficace dans les effets, en les variant sans se contentant pas simplement de faire sonner les trompettes et épicer les percussions, incluant des hautbois et un accompagnement de cordes très intéressant. 

La Guerra de los Gigantes, quoique de dimensions modestes – sans doute à cause des usages curiaux de ce genre de commande -  se révèle comme une très belle preuve du talent protéiforme de Sebastian Duron. Malgré tout, nous sommes face à un dilemme d’appréciation.

La Péninsule ibérique, tout comme les royaumes atlantes ou la immaculée cité tolkinienne de Gondolin fut un paradis culturel jusqu’à ce que le dragon de la cupidité et de l’économie ne déchaine sa désastreuse destruction. Peu d’institutions autrefois florissantes ont résisté. A l’égal de certains beaux projets au Portugal ou en Grèce,  la recréation en première mondiale de cette Guerra de los Gigantes démontre que parmi les ruines, l’espoir et l’initiative sont les seules armes contre la vanité des chiffres.

La faiblesse ne vient pas de l’œuvre, mais hélas de l’interprétation. Si nous pouvons louer par moments l’entrain et la réelle implication de Rogério Gonçalves, il reste assez vague dans les nuances et rends un peu brutales les cadences dans le forte ou le vivace. La subtilité de Duron se perd parfois dans des effets fracassants. Son orchestre est cependant flamboyant et nous louons les talentueux musiciens d’ A Corte Musical.

Malheureusement le bat blesse du côté des voix. Le soprano d’Eva Juarez s’avère correct mais sans nuances. Elle éclate, vitupère, exhorte mais sans aucun réel sens de la partition et nous le déplorons d’autant plus que sa voix est juste et puissante. Camilla de Falleiro ne nous séduit pas forcément davantage et ses aigus restent assez limités pour une partition qui doit regorger de grands moments d’ornementation. Avec un mezzo d’une douceur incroyable Anna Freivogel nous enchante et nous montre les petites merveilles d’une ornementation délicate, doublé d’un entrain d’une musicalité certaine. Le mezzo de Maria Weiss – plus corsé que celui de sa consœur – est décent sans un réel effort sur les nuances et une prononciation défaillante. Cela est dommage car l’artiste dispose d’une voix chaude et veloutée, convenant à merveille pour cette partition, mais la prosodie inexistante et un vibrato quelque peu malheureux rendent son interprétation relativement décevante.

Ceci n’est pas un rendez-vous raté avec Duron, mais un manifeste certain. Un combat artistique de ces chanteurs et musiciens qui, courageusement, nous ré enchantent avec les merveilles de Sebastian Duron. Si les mythes de grandeur se vérifient et que l’achèvement d’une mission de plus en plus ardue est en proie à la critique, cela ne doit pas décourager l’initiative qui sera toujours bonne. Le Temps et la passion de la Musique pourront toujours être les géants qui vaincront la petitesse et l’infamie des pédants et des ignorants avec le retour des grands esprits et de la générosité des grands artistes d’une Espagne qui résiste.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : bonne enregistrement, pas de remarques particulières.