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Des profondeurs qui nous portent

Muse5
31 décembre, 2008

De Profundis

Nikolaus BRUHNS (1665-1697) :« De Profundis » , « Der Herr hat seinen Stuhl »
Dietrich BECKER (1623-1679) : Pavan a 5, Sonata a 3
Franz TUNDER (1614-1667) :« O Jesu dulcissime », « Da mihi, Domine »
Dietrich BUXTEHUDE (1637-1707) : « Ich bin eine Blume zu Saron »
Johann Christoph BACH (1643-1703) : « Wie bist du denn o Gott »

Stephan MacLeod (basse), François Fernandez (violon & violon piccolo), Sophie Gent (violon), Philippe Pierlot, Kaori Uemura, Rainer Zipperling (basses de viole), Eduardo Egüez (théorbe), Francis Jacob (orgue).

Ricercar Consort, dir. Philippe Pierlot.

67’. Mirare, 2008.

Philippe Pierlot et son Ricercar Consort se proposent de nous faire découvrir la trop méconnue musique religieuse du XVIIe siècle allemand, et de nous faire entendre un programme portant sur les prédécesseurs de Johann Sebastian Bach (dont son oncle Johann Christoph, pour lequel « JS » avait de grands respect et admiration).

Deuxième pari, celui de nous faire entendre ce trop rare répertoire accompagné, non pas d’un orgue positif comme c’est le cas dans la plupart des enregistrements de musique religieuse (mise à part celle exclusivement organée), mais des grandes orgues de l’église de Saint-Loup-sur-Thouet, avec lesquelles Pierlot avait déjà enregistré son disque Actus Tragicus sur les premières cantates de Bach (Mirare, 2005). Et quelles orgues ! Dès la première note de l’enregistrement, dans le « De Profundis » de Bruhns, un interminable la (très) grave, nous sommes happés, saisis par leur puissance, leur force. On sent immédiatement, avant même l’entrée du chant et des autres instruments, la supplique du psaume 129, et les profondeurs desquelles appellera le récitant. Mais cette puissance de l’orgue ne se permet jamais d’écraser les autres instruments ni le chanteur. Il occupe une place de choix, certes, mais autant que les autres membres de l’ensemble, avec une ornementation et des accords continuistiques très-justes, bien dosés, ni exagérés ou virtuoses, ni trop minimaux et absents.

Stephan MacLeod, dans un court texte du livret, nous évoque la perte de repères qu’a engendré le travail avec de grandes orgues, auquel il fallait laisser sa place centrale dans la musique, sans le laisser tout dominer; le besoin de se « fondre modestement dans quelque chose de bien plus grand que nous ». Et c’est exactement ce qui se passe tout au long de l’enregistrement. Il s’en dégage en effet une véritable sacralité : les instrumentistes autant le soliste sont chargés d’une profondeur rare, d’une profondeur élévatrice, qui les porte et qui transporte l’auditeur, notamment dans le « De profundis » déjà cité, dans le « Da mihi, Domine » de Tunder, et surtout la Sonata a tre de Becker, purement instrumentale, mais qui appelle les larmes, tant l’émotion est importante.

Car personne ne cherche à accaparer les lauriers sur sa tête : tout le Ricercar Consort, homogène et parfaitement uni, donne à chacun la même importance, laissant s’instaurer dans un dialogue permanent entre violons, violes, orgues, théorbe et chant. A tel point qu’on est presque perdu dans la Sonata a tre, notamment dans un passage où la viole de Pierlot, qu’on avait légèrement oubliée sous la brillance des violons, se retrouve brusquement seule avec le continuo (soutenu par l’orgue, le théorbe, d’une légèreté et rondeur déchirantes, se contentant de faire de délicats arpèges), avant d’être rejointe par un premier puis par le deuxième violon. Nous sommes pris dans ce mouvement sans nous en rendre compte, et volons, et planons. Le choix de l’utilisation du violon piccolo dans l’instrumentation, au lieu de deux violons accordés à l’unisson, y est également sans doute pour beaucoup. Cela permet un véritable dialogue entre les deux violons: le piccolo est évidemment au dessus de l’autre, mais sans jamais le dominer, et il y a un véritable échange, entre la brillance éclatante du piccolo et le timbre paraissant, en comparaison, plus réservé, humble et plus doux du violon.

Mais le disque se concentrant avant tout sur la musique sacrée dédiée à la voix de basse, il pourrait être agréable d’évoquer également celle qui emplit l’enregistrement, celle de Stephan MacLeod, qui l’emplit, le remplit et le sublime, car en effet, nous avons là une vraie basse, dont la voix riche est d’une étonnante souplesse, passant sans difficulté aux notes les plus basses, où l’on a presque l’impression d’entendre un autre orgue, aux plus aigues, passant presqu’en voix de tête dans le « Da mihi, Domine », avec des harmoniques parfaites et rarement poussives. Sa voix est toujours très gracieuse et élégante, et il ne déçoit jamais, sauf peut-être dans le « O Jesu dulcissime » de Tunder, où l’on perd un peu en légèreté au début avec une interprétation légèrement larmoyante et saturée. Mais c’est indéniablement le seul moment où la lecture de MacLeod peut être remise en cause, car, tout au long du disque, ses effets d’une simplicité parfaite servent magistralement et la musique et le texte. La basse se montre tour à tour profond, comme dans le « De Profundis », ou sensuel dans le « Ich bin eine Blume zu Saron » de Buxtehude, extrait du Cantique des Cantiques, duquel on retrouve toute la sensualité mais aussi le mysticisisme, ou enfin déchirant (et déchiré) dans le lamento final, « Wie bist du denn o Gott » de JC Bach. Cette limpidité des affects et du langage dispenserait presque de comprendre l’allemand pour saisir la signification des œuvres, car l’artiste comprend que la musique n’est là que pour porter le texte et se concentre sur un aspect essentiel de la musique du XVIIe siècle : les liens intimes entre la musique et la déclamation baroque dont elle est issue.

Trop peu enregistré, Buxtehude mis à part, le répertoire religieux allemand antérieur à Bach, trouve ainsi une place véritable grâce au dernier enregistrement du Ricercar Consort, enregistrement dont on se surprend à regretter la durée, tant on voudrait qu’il dure encore nunc et semper et in secula seculorum

Charles Di Meglio


Technique :
très bonne prise de son, avec une belle harmonie et une excellente précision. Parfois un peu trop, car on peut distinguer quelques craquement de chaises, mais aussi, quand la musique s’arrête entre les plages, quelques délicats gazouillements d’oiseaux…