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Des tuyaux sur l’opéra ramiste

Museor
31 décembre, 2010

Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)

Airs & danses d’opéra

(transcriptions pour orgue par Yves Rechsteiner)

Yves Rechsteiner (Orgue historique de Cintegabelle, 1742)
Henri-Charles Caget (percussions)

76’54, SACD hybride, coll. UGAB l’univers de l’orgue n°1, Alpha, 2010.

UGAB. Eh non, il ne s’agit pas du DVD de l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance mais bien du nom biblique de ce drôle d’instrument, magnifique, tonitruant, haut perché et mal aimé qu’est l’orgue d’église. Car à force de n’entendre que de petits positifs, y compris dans les concerts de musique liturgique de motets, vêpres et autres cantates, on en vient à oublier ce roi des instruments que cette luxueuse collection, au packaging soigné et à l’apparat critique fouillé se propose de promouvoir.

Il serait utile de s’attarder un court instant sur l’orgue choisi pour ce premier opus d’Ugab : celui de Cintegabelle réinstallé dans l’église de la Nativité de la Sainte-Vierge de Cintegabelle depuis 1819 du fait des tribulations révolutionnaires. La jaquette comme le livret permettent d’admirer le buffet monumental et à l’étincelante dorure attribué à Moucherel.  Mais ce n’est là que la partie émergée et il faut aussi rendre hommage à la beauté intérieure de la dame, restaurée en 1989,  à ces 2459 tuyaux et ces 34 jeux parmi lesquels on retrouve Bourdon, Flûte, Nasard, Cromorne, Grand cornet, Hautbois, &c…

Pour faire chanter cette cantatrice, Yves Rechsteiner a sélectionné des transcriptions d’opéras de Rameau, et s’explique longuement sur la pertinence et la technique de ces transcriptions, où il aborde Rameau en virtuose homme orchestre, à la débordante vitalité, attentif aux couleurs, jouissif dans ses ornements et ses talentueuses transcriptions, parfois rehaussées des percussions d’Henri-Charles Caget. Et si un mot caractérise cet enregistrement, ce sera celui de kaléidoscope, d’arc-en-ciel, de spectre chromatique, tant on finit par oublier l’absence de l’orchestre de l’Académie Royale de Musique devant les mille et une registrations du soliste solitaire.

L’orgue historique de Cintegabelle © Muse Baroque, d’après Wikimedia Commons

L’Ouverture des Indes Galantes grandiose et vive, réjouissante et enlevée annonce un programme varié, où se côtoient des grands tubes audacieusement remaniés (la Danse des Sauvages des Indes Galantes ou les « Tristes Apprêts » d’Hyppolyte et Aricie, beaucoup de danses dont pléthore de tambourins percutants, quelques airs plus tendres. On citera dans ce genre alangui la douceur de l’ « Air dans le goût de la Romance » de Zoroastre, pianotage discret et rieur au positif, ou l’abandon plus complexe du « Tendre Amour » des Indes Galantes, noble et bien articulé. Mais Yves Rechsteiner sait également manier la puissance brute, déchainer les éléments, rappeler aux phalanges amincies de nos baroqueux pourquoi le grand orgue est si souvent écarté comme dans sa « Tempête » d’Hyppolite renversante de violence, presque intrusive dans son fracas.

S’il faut ne retenir qu’une seule pièce de ce récital d’opéra sans chanteurs ni orchestre, ce sera sans surprise la « Danse des Sauvages » qu’on redécouvre dans une carrure fortement rythmée, poussée par des percussions martiales, où l’orgue fait subir à l’auditeur un interrogatoire de film noir, alternant ductilité coulante et fermeté arrogante, empilant les ornements jusqu’à ce que l’édifice ne soit plus que pilastres et clochetons, décochant ses traits avec une aisance technique exemplaire et presque nonchalante dans son discours ininterrompu. Rechsteiner s’amuse, jouant sur les ruptures, ne laissant pas un temps mort, bourrant à craquer ses 6’38 minutes de son art en une démonstration spectaculaire qui laisse pantois. L’ « Entrée » des Boréades qui suit, d’une componction de nonce apostolique, surprend par son liant, sa courbe de non-dit, son énigmatique sourire mona-lisaesque. Et à l’issue de cette superbe montée à la tribune, il faut bien avouer que tout le mystère de l’orgue demeure, tant la variété des traitements et des timbres est grande.

 

 © Alpha

Armance d’Esparre