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Desmazures digne d’un palais

Museor
31 décembre, 2010

Charles DESMAZURES (1670-1736)

Pièces de Simphonie (1702)
Suites I & III

 

Vespres d’Arnadi
Direction Dani Espasa

58’21, Musièpoca, coll. Músiques de la Guerra de Successió, 2010

Voici un enregistrement qui remplira d’aise les amateurs de musique du Grand Siècle. Comme l’explique avec une érudition fluide Josep Dolcet dans les notes accompagnatrices, la présence de Philippe V sur le trône de Madrid n’entraîna pas l’importation et la vogue du style français dans la Péninsule, du fait notamment des goûts personnels du monarque.

Ces Pièces de Simphonies proviennent d’une escale imprévue à Marseille de la jeune Marie-Louise Gabrielle de Savoie, en route vers son trône de Reine d’Espagne, qui apprécia – à ce que le compositeur en dit dans sa dédicace – les morceaux qu’il lui joua pour célébrer son passage phocéen. Car Charles Desmazures était le titulaire de l’orgue de la Cathédrale, en dépit de ses talents pour la musique profane.

On retrouve dans les suites de Desmazures le noble équilibre de la fin des années 1600, la mesure d’un Dumanoir avec lequel l’enregistrement entretient une proximité stylistique et sonore troublante (on croirait de temps à autre entendre le disque de Savall chez Astrée), un zeste de lyrisme et de relâchement dans les pupitres de dessus. Pour rendre hommage à Desmazures et à la Souveraine, l’Ensemble Vespres d’Arnadi dirigé par Dani Espasa a choisi de se concentrer sur les couleurs, les textures, les combinaisons de timbres, obéissant en cela à la liberté laissée aux interprètes de l’époque puisque le compositeur lui-même note que les pièces « pourront servir egalement pour les Viollons, Fluttes Haubois et autres instruments ».

On admire particulièrement l’attention dédiée à recréer ce « son français », fruit d’un savant dosage de bois et de cordes, les percussions rythmées et bien présentes mais sans exotisme intrusif. La Sarabande grave de la Suite I, avec son basson si mélodique fait penser à Delalande et exhale une poésie douce et rêveuse, qu’on retrouve dans la Simphonie grave « Mes Inclinations » où un violon ductile et grainé glisse avec une pompe naturelle, presque tendre. La Suite III en do prolonge le plaisir avec son Menuet accompagné d’une flûte à bec coulante et rieuse, l’Entrée grave tellement lullyste aux ornements graciles, la Simphonie grave « La Dolente » qui conjugue majesté et abandon, l’entraînante Matelotte. Cette variété des sons atteint son apothéose dans les 2 chaconnes conclusives, que l’on aurait aimées encore plus amples.

On soulignera également l’excellence des tempi choisis, tout à fait fonctionnels, les temps forts bien soulignés d’un galbe d’attaque ferme de corde, de tambour ou de tambourin qui rend difficile de ne pas esquisser un entrechat plein de suffisance digne de cette musique altière, certes relativement « conventionnelle » car se glissant parfaitement dans les canons des suites curiales, mais transcendée par une exécution chatoyante, qui répétons-nous en guise de compliment conclusif, rappelle à nos oreilles poudrées les brillantes incursions de Savall chez Dumanoir ou des Nations de Couperin (« L’orchestre de Louis XIV » était quant à lui un peu trop hispanisant dans son parti-pris esthétique).

Alexandre Barrère

Technique : captation chaleureuse et précise.