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Desprez où coule une rivière

Museor
31 décembre, 2010

Josquin DESPREZ

Messes de l’Homme armé

Super Voces Musicales
Sexti Toni

desprez_messes_calliopeEnsemble Métamorphoses

66’11, Calliope, 2010

 

 

Il était une fois… le timbre de L’Homme armé. Pour ceux qui ne craignent point son regard masqué par le mézail du bassinet, et la rutilance de l’acier, le combattant provient d’une chanson profane à la mélodie aussi entraînante que simple « L’homme armé doit-on douter / On a fait partout crier / Que chacun se viegne armé / D’un haubregon de fer. ». Guillaume Dufay, Jean Ockeghem, Jacob Obrecht , Palestrina, Anthoine Busnois, Pierre de La Rue et plus tard Cristobal de Morales ou Giacomo Carissimi composèrent des Messes dites de L’Homme armé, déclinant cette mélodie, ce timbre, de manière complexe en usant notamment de la mélodie comme cantus firmus, en multipliant les paraphrases, les fugues, les canons.

Les deux Messes de l’Homme armé de Desprez ont semble t-il été composées pendant sa période romaine, alors que le compositeur travaillait au service des Papes Innocent VIII et Alexandre VI. La Missa L’homme armé super voces musicales, la plus fameuse des messes du compositeur, étale un art savant des tournures contrapuntiques qui laisse pantois, et auprès duquel la Missa L’homme armé sexti toni, messe en paraphrase où les fragments de l’air  reviennent dans toutes les voix, apparaît plus sobre. L’Ensemble Métamorphoses, composé de 9 voix masculines uniquement, rend tout à fait justice à ces deux grandes fresques, interprétées avec spiritualité et profondeur. On goûte la fluidité grave de la lecture, le contrepoint ciselé, la plénitude des sons tenus. Le spectre sonore est ancré dans les graves (avec 2 barytons et 3 basses), conférant à l’ensemble une terrestrialité palpable, alors que les aigus se font plus rares, et jamais éthérés. Maurice Bourbon – à qui l’on doit déjà deux autres opus des messes de Desprez et qui poursuit un projet d’intégrale – n’a manifestement pas renié son parcours scientifique d’ingénieur et de géologue, et avoue se passionner pour les ressorts complexes de la partition, les inversions rétrogrades, les canons. Cette passion pour la construction du contrepoint, les jeux de valeurs, les effets de symétrie le conduit à exposer avec brio, mais aussi quelquefois avec la réserve distante d’un esprit (trop ?) analytique, l’intime mécanique de l’enchevêtrement des voix, de restituer avec finesse et subtilité, section après section, un enchaînement serein, quasi-familier, usant du procédé de doublement pour insuffler des dynamiques.

Alors, oui, il faut avouer, pour l’auditeur occasionnel, que l’écoute d’un seul tenant de ces deux monuments est aussi prenante qu’exigeante ; que de telles œuvres, présentées dans une vision recueillie et d’une densité extrême, ne sont guère propices au divertissement, ou à la théâtralité spectaculaire qu’on ira chercher dans des motets vivaldiens ; que la mélodie franche et martiale de l’Homme armé se trouve parfois tellement retravaillée par Desprez qu’elle en devient invisible pour une oreille profane. Il faut avouer aussi que de telles Métamorphoses ne se refusent pas.

Armance d’Esparre

Technique : captation précise avec une faible réverbération et un son naturel.