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Détours de mélomane – Prologue

Publié dans : Bonus - Digressions
10 août, 2010

Prologue, qui pour une fois n’est pas à la Gloire du Roi

 

© Muse Baroque, 2009

L’attachée de presse du Festival de M**** était aux anges. Appuyée à un pilastre corinthien contre lequel les agressions du temps s’étaient révélées aussi ravageuses que la baguette de Karl Hechter chez Bach, elle laissait échapper de temps à autre des soupirs d’aise, étrangement déversés à contre-mesure. Car ce n’était pas la sublime musique du Couronnement de Poppée dans la mise en scène controversée de David Carlen qui propulsait Isabelle de Lambeaux dans cet état de contentement – et pourtant l’Othon de Philippe Glowban déguisé en mafieux napolitain implorait la pitié du Parrain néronien en robe de chambre à cet instant même – mais la présence du redoutable critique de l’Univers, conjuguée à celle, siège 3E, de son confrère musicologue de l’Université d’Edimbourg et rédacteur occasionnel du très british Garden, Horses, Decoralia & Early Music or Furniture. Ce duo de choc, dont les plumes taillées au sécateur et trempées dans une solution concentrée de H2SO4, faisaient et défaisaient les réputations avec la redoutable rapidité d’un James Bond dégrafant un corsage. Mais si par hasard l’un d’entre eux, dans un moment d’égarement, venait à glisser une petite ligne bien sentie sur la qualité de la programmation ou le chignon de la soprano-vedette Nathalia Reming (Poppée en nuisette se roulant dans une peau de léopard dans une maison bourgeoise de la fin du XIXème), M**** serait hissé en 2 éditions du soir de la décrépitude d’un festival de province sans prétention à un centre balnéaire branché pour mélomane trendy.  

Et voilà que soudain, alors que l’opéra allait s’achever sur la crépusculaire scène érotique où l’empereur arrachait les bas de la nouvelle maîtresse de Rome avec les dents tout en chantant son « pur ti miro », Nathalia s’effondra, un contre-ut crispé sur les lèvres. 

A suivre à partir de l’été Le numéro 1 chez votre marchand de journaux avec en cadeau la cantate « Herz und Mund und Tat und Leben » VWV 147 de Vivaldi par I Furiosi, direction Marcello Lemone (mono 1962) pour 2,99 thalers seulement.


© Muse Baroque, 2009 

 

 

CHAPITRE PREMIER : « Der Zug war pünktlich »

Au pays de Morphée, Richard imaginait qu’il alignait des ribambelles d’hérétiques cathares contre une courtine à parement en fruit avant de les faire plonger un à un dans un entonnoir géant se terminant sur un grill brûlant gigantesque, digne de l’esprit passablement pervers d’un Jérôme Bosch. Alors qu’il agrippait l’un des malheureux par le col en hurlant « Abjure, chien, et tu connaîtras une mort rapide ! », la tête de ce dernier se mit à vibrer de manière de plus en plus hululante et répétitive. Richard se leva en sursaut et décrocha son téléphone rouge, trouvé dans un surplus de l’armée est-allemande du temps de ses amours berlinoises. « Poivrot à l’appareil » maugréa t-il en cherchant désespérément ses savates et sa flasque de whisky.

Poivrot avançait courageusement dans la désertique Gare de Lyon. L’heure matinale avait transformé le vaisseau bondé en vaisseau fantôme. Luttant contre les doux pavots d’un sommeil réparateur amputé façon médecine militaire, le célèbre inspecteur décida de tuer l’attente du départ de son train en achetant la revue musicale confidentielle quadrilingue trimestrielle Variatio, qu’une buraliste sidérée mit 10 minutes à retrouver en raison d’un classement erroné dans le présentoir de « presse masculine spécialisée ». Il faut dire que la couverture prêtait à confusion, puisqu’elle reproduisait un Rubens coquin conservé au Gulbekian de Lisbonne où des Centaures s’adonnait à… enfin, voilà, quoi.

 - « Poivrot ? Ecoutez-moi bien, je ne me répéterai pas.
- Euh, chef ?
- Je viens de recevoir un coup de fil du Ministre H*****, je vous mets sur l’affaire Reming.
Vous commencez sur le champ. Tact, doigté et discrétion absolus. Vous n’en référerez qu’à moi et à la hiérarchie stratosphérique. Documents cryptés, brouillons à la broyeuse, Journal de Mickey au coffre-fort. La presse ne doit rien savoir. Officiellement, c’est une crise cardiaque. Quelque chose à ajouter ?
- Euh, vous pouvez épeler, R-E-M-E-I-N-G-E ?
- Non, mais c’est parfait. Vous prenez le premier train pour M***** dans 20 minutes.
- Ah, M***** ?
- Départ 3h27. Et n’oubliez pas votre rigolo à plomb. Paraît que les artistes, ya que c’est qui les tient à distance. »

Armé de son demi-kilo de papier glacé et délesté du même poids de piécettes sonnantes et trébuchantes, Poivrot grimpa dans son wagon, vérifia qu’il était en première et que le bar n’était pas bien loin, et calé confortablement dans un siège de couleur épiscopale, commença à feuilleter le magazine tant désiré. En effet, sous ses dehors d’alcoolique décadent maîtrisant l’enchaînement du roulade-dégainer-mitrailler se cachait l’âme sensible et fluette d’un musicien. Dans sa prime jeunesse, Poivrot avait même envisagé de se lancer dans une carrière de chanteur soliste que des années prussiennes au Berkdamer Knabenchor sous la conduite rigide et intensive de Gerhardt Helleweke avaient mis à néant. Il en gardait un souvenir à la fois amer et ému, dû à l’extraordinaire et courte expérience de sa participation à l’intégrale pionnière des cantates de Telemann sur instruments d’époque par Gustave d’Harcourt. Hélas, sa mue précoce achevée, le petit Richard revint dans l’Hexagone et sombra dans l’oubli, dont il ne ressortit que grâce à un concours de l’Ecole nationale d’anthropologie criminelle et de procédure judiciaire de Brest (désormais supprimée), option « danse des macchabées & dessin au 9mm » coef. 3.

Le paysage défilait lentement sous les paupières lourdes et non fardées du fonctionnaire. Là-bas, au loin, se profilait un clocher roman, perdu dans des ténèbres matinales qui se dissipaient peu à peu. Poivrot ferma les yeux. Il vit dans les lueurs colorées d’un orange teinté de noir de chine les bures et l’encens de mâtines, se vit sur la scène de M***** aux côtés de la soprano défaillante qu’il soutenait tel un danseur de tango alors qu’elle rendait en mesure son dernier soupir. Le limier se ressaisit. A portée de main, Variatio, ou bien un dossier confidentiel sur Reming que la buraliste, collaboratrice de la DST, lui avait subtilement remis en même temps que sa monnaie, glissé dans le Pariciel des Spectacles. Poivrot se décida pour Variatio désireux de croquer les brèves consacrées au Festival de M***** afin de cerner l’ambiance du lieu vers lequel l’inexorable cheval de feu le menait.

L’épaisseur du papier, sa douceur satinée, les vieux tableaux de Velázquez qui en ornait la couverture faisait des 3202 pages de l’édition multilingue « dans toutes les 27 langues officielles de la Communauté européenne » de Variatio un mastondonte éditorial que Poivrot avait bien du mal, sans lutrin, à tenir face à ses binocles. Il se souvint de Annuaire, autre revue mythique beaucoup plus aride, et pour l’abonnement à laquelle il avait commis son premier vol dans le vide-poche de l’entrée de la demeure familiale. Les polices minuscules, les critiques d’une féroce méchanceté troussées d’une plume livresque et drôle… Son regard revint vers le docte sommaire de Variatio, où Andrew Rifkott défendait une interprétation des Brandebourgeois de Bach par un quatuor de solistes vocaux en se fondant sur une relation apocryphe et une gravure dérobée par les Soviétiques à Berlin en 1945 dont subsistait heureusement un tiers de microfilm au contraste trop sombre. Feuilletant la revue, il s’attarda sur une dissertation très dense de Sigiswald Leuken sur la tromba da spalla da tirarsi, dont il venait d’ordonner une copie à un facteur ukrainien. Il s’agissait d’une sorte de trompette portée en bandouillère sur le haut de l’épaule et munie d’une coulisse ne produisant que des sons bouchés dans la gamme diatonique et dont aucun exemplaire n’aurait survécu. L’adjonction subtile d’un plug électrique avait toutefois déchaîné une levée de boucliers dans le monde feutrée de la musicologie.


« Le doux paysage de la campagne française… » avec la Mosquée de Soliman le Magnifique à l’arrière-plan. © Muse Baroque, 2007

 

Le doux paysage de la campagne française, avec ses haies, ses sillons, ses petites églises et ses viaducs de béton laissait Poivrot indifférent. Il venait en effet de tomber sur un article acerbe de René Radar qui n’avait pas aimé le concert d’ouverture du Festival de M***** et dont la plume, aussi effilée que l’instrument chirurgical inventé par Fagon pour l’opération de la fistule de Louis XIV, fustigeait Triton & Omphale du Cardinal Federico Dulli. 

Continuant son exténuant effeuillage, Poivrot tomba sur une passionnante dissertation sur l’atonalité cachée dans les Psaumes de la Pénitence de Schütz, qui apparaissait aussi claire qu’un soleil d’été lorsque l’on remplaçait chaque nom de note par son équivalent en grec ancien avant d’user du grand chiffre diplomatique du Duc de Ferrare. On obtenait dès lors une suite de lettres, apparemment désordonnée mais qui, remoulinée en notes, constituait un substrat à faire pâlir des expérimentateurs téméraires tels Eve Rech.

Quelques kilomètres et quelques pages plus loin, le limier prit enfin connaissance de l’interview de Nathalia Reming au sujet de son dernier récital vivaldien « Jeux interdits » où elle posait en danseuse de hip-hop le visage superbement décoiffé de face dans la fontaine de la Place Navone. Poivrot maugréa en lisant ce qu’il assimila à un discours de marketing agressif et mensonger, et se souvint des présentoirs géants ornés du décolleté photogénique de l’artiste qui trônaient au FRAC Gigastore lors de la séance de – pose et – dédicaces. Bien sûr ! « Nathalia, la soprano qui danse ! » soupira l’inspecteur en se dandinant et en maudissant son ignorance matinale, certainement imputable à l’accent ridicule de son supérieur. La chanteuse s’était en effet faite un nom grâce à l’Orlando de Haendel, et par sa scène de folie où elle était affublée d’un costume de grenouille par le metteur en scène letton Olivier Pellars pour traverser le fleuve infernal sur un canard jaune fluo poursuivie par des terroristes du Moyen-Orient en dansant lascivement le merengue. Vocalement c’était toutefois superbe.

Philips Wouvermans, Le cheval blanc © Rijksmuseum, Amsterdam

Il sortit son stylo plume à tâtons, dévissa le bouchon de bakélite vert. Rassuré par le poids du fût à pompe et par le contact souple de la couverture en cuir grainée de son calepin, Poivrot commença à prendre quelques notes de son onciale racée. Dans sa sacoche, Damnatio memoria, qu’il avait ressorti de sa cave, un gros in-quarto paru il y a 5 ans, dans lequel Reming livrait ses confidences avec une apparente sincérité aussi désarmante qu’un catcheur-boxeur en finale. En saisissant l’ouvrage, Poivrot se surprit à le découvrir surligné et annoté d’une écriture ronde et fière qui lui rappela la charmante commentatrice qui lui avait jadis emprunté le bouquin. C’était lors l’enquête dite du comptable schizophrène de la Nouvelle Pinacothèque des Arts Flamands. Poivrot soupira, se cala le plus confortablement possible sur la banquette, et ronfla avec dignité.

Les débits ne correspondaient pas aux factures alléguées. La délégation de signature n’avait pas été respectée, l’ordonnancement des dépenses révélaient une conception toute personnelle du crédo de gens en costume-cravate occupant désormais l’hôtel de Lully. Pourtant Poivrot ne voulait pas se décider à conclure l’affaire, en apportant dans la bannette de son supérieur son édifiant rapport qui sans nul doute ferait les délices nocturnes d’un substitut zélé. Il se sentait bien à arpenter cet ancien couvent reconverti, où Brueghel et Wouvermans occupaient des pièces blanchies à la chaux, où les cartels des légendes auraient pu contenir le Comte de Monte Cristo. Il flânait souvent de pièces en pièces, soi-disant pour interroger le personnel, s’imprégner des lieux. S’imprégner des lieux, des regards avinés et souriants, des haltes de cavaliers fièrement sanglés dans leurs cuirasses brillantes, des femmes qui baissent modestement les yeux et retroussent leurs commissures d’un sourire en lisant un billet. Il restait là, hébété, inondé de la lumière dorée de ces pièces aux dallages géométriques, où les bougeoirs en laiton étaient tâchés de cire, où les montants des chaises s’enorgueillissaient de gueules de lions. « Vous voulez toujours voir les états trimestriels ? » murmura timidement une voix sensuelle. Il se retourna, agacé d’avoir été tiré des Provinces-Unies pour se retrouver face une jeune femme en tailleur impeccable, et dont le petit nez lui fit songer à la Vénus de François Verdier. Il grimaça un sourire. « Je piaffe d’impatience » répliqua t-il en refrénant un coup d’œil intéressé sur la gorge et le pendentif de son interlocutrice. De fil en aiguille, de poste de dépense en crédits non justifié, Poivrot cotoya Sophie pendant 3 semaines. 3 semaines de spéléologie des chiffres, d’excavations de normes. Dans ce néant intellectuel, chaos de Rebel, surnageait la pause café et la découverte d’une passion musicale réciproque. Et ce paraphe SG en haut à gauche du faux-titre de Damnatio Memoria avait un parfum de jasmin et de draps de soie pourpres…

Poivrot tourna les pages au hasard, entendit le papier jauni et raidi crisser sous ses doigts. Il maudit la qualité des machins brochés plein d’acide que l’on revendait dans des devantures criardes, exprima mentalement son engouement pour le papier chiffon vergé de Hollande, et ouvrit au hasard le chapitre 3. A droite, une reproduction d’une affiche où un Archevêché en flamme côtoyait un sabre laser. La Clémenza d’Arles de la fin des 80’ies. « Ce matin-là, 10h15 la troupe attendait dans la salle des répétitions.  Jérémie [mais d’où diable sortait-il ce prophète ?] vint me trouver pour insister encore. Je savais qu’il fallait me faire désirer, les laisser mariner tels des poivrons siciliens, affirmer d’emblée mon statut de diva que je ne possédais pas encore. La presse musicale, cette Gorgone, avait raillé mes aigus, descendu en flèche mon dernier disque de motets provençaux ; certains avec une familiarité grotesque, d’autres un embarras gêné d’autant plus cruel. Les ventes avaient cependant été bonnes, la maison de disques avait fait mettre des encarts publicitaires jusqu’à dans des revues de philo, les interviews à la radio et les fausses confidences sur mes rayons préférés au supermarché avait fait de la glaciale soprano une héroïne humaine, j’allais surnager. Mais certains collègues ne voyait pas d’un bon œil mon remplacement de dernière minute de Veronica Roberta Antinvertucino, singeait mon accent italien peu idiomatique, m’accusait même de complaisance de divan.

11h32. Jérémie, exaspéré, retourne avec les autres. Fait même mine de se mettre en colère. J’attends, la partition négligemment posée sur un repose-pied. J’ai travaillé Vitellia en dernière minute, mais l’œuvre ne m’est pas inconnue, loin de là. Cela, les autres l’ignorent. Prêchent le martyre d’une pratique assidue qui seule permet de confiner au génie et à l’inspiration. Je m’économise, j’aligne les caprices, je triompherai en quatre représentations. Je n’ai pas le choix. Mon réseau n’est pas encore autoroutier, mon nom n’entraîne pas encore l’idolâtrie hystérique. Je serai la nouvelle Gruberova, ou je redeviendrai la petite choriste de village d’autrefois. »

Poivrot réfléchit à cette prose ambitieuse, presque vindicative et qui s’était considérablement assagie depuis sous l’action conjuguée de la maturité du succès et des chargés de communication. Pianobar n’avait-il pas publié des photos de Reming dans sa cuisine, chantant Piaf en jouant avec des couverts à salade ? Les bénéfices de l’album « Hommage au moineau », en collaboration avec le ténor Placento Alagnez, n’avaient-ils pas été reversés à la Fondation Gerald von Hardt pour la recherche sur les maladies rares de la gorge et du larynx ? D’un point de vue professionnel, il songea que pour arriver de sa Beauce natale et de son chœur semi-professionnel « Psalmus 1204″ à sa position de diva planétaire, Nathalia et son prénom venu du froid (son vrai prénom Giselle était bien moins attirant) avait dû écraser quelques mégots de cigarettes, et les doigts avec. Une vieille rivalité artistique, une collègue / amie / concurrente / mortelle ennemie avaient-elle fait revêtu la capuche de l’empoisonneuse ? Ou fallait-il plutôt creuser dans les tranchées d’une vie privée ballotée par les hommes, de batteurs de rock indépendant en intellectuel historien de l’art, en passant par d’autres tessitures ? Le dossier beige des RG, que Le Dindon Déchaîné aurait dédaigné mais que Voilà aurait payé de la dernière pépite des mines du Roi Salomon, pourrait l’adouber. Mais il fallait pour cela remplir une demande en quadruple exemplaire, avec une demi-douzaine de Marianne tamponnées. En attendant, il avait quelques coupures ordurières d’Entrejambe, (il avait conservé par chance les numéros en raison des amusants tests des dernières pages) où le croustillant le disputait au scandaleux. 

vers le Chapitre 2 : Et chante la soprano

 

Viet-Linh Nguyen

 

  1. One Response to “Détours de mélomane – Prologue”

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