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Diabolus in claritudo

Muse5
31 décembre, 2010

« Rose tres bele »

Chansons et polyphonies des Dames trouvères (XIIIe siècle)

rose-tres-beleAino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau (soprani), Estelle Boisnard (soprano, fûte traversière), Bruno Caillat (percussions) Evelyne Moser (vièle à archet), Antoine Guerber (harpe).

Diabolus in Musica, dir. Antoine Guerber.

1h 10, Alpha, 2010.

 

 

Sous-titré Chansons et polyphonies des Dames trouvères, c’est à la découverte des chansons de trouvères (la version d’oïl des troubadours, il va sans dire) féminines que nous sommes conviés à travers ce petit bijou des Diabolus in Musica. Si la plupart des pièces présentées ici ont sans doute été écrites par des hommes (quoi qu’il soit relativement difficile d’en attester formellement, considérant la grande quantité d’œuvres anonymes), les femmes y parlent à la première personne, et il est certain qu’il existait un certain nombre de femmes trouvères dans la France du Nord au treizième siècle (sur lequel se concentre le disque).

Evidemment, nos lecteurs avides de grands chœurs de Rameau ne trouveront pas leur bonheur parmi ces dix-sept pistes envoûtantes — qu’importe, nous les appellerons mauvais plaisants. Car c’est un voyage qui en vaut la peine.

S’ouvrant par de simples accords à la vièle, rejointe par les trois voix chantant le refrain, qu’elle accompagnera subtilement, sur une ligne mélodique qui peut paraître simple, s’accordant quelques soli courts, et soutenant Estelle Nadau, qui chante les couplets seule, la première pièce, Las, las, las, nous happe tout de suite, par les voix très ouvertes, légères et souples des trois discantus — des voix qui résonnent immensément dans la tête, on peut presque penser que tout n’est qu’en harmoniques, tant les timbre sont clairs, aériens, purs.

Helas tant vi de male eure, permet d’entendre les trois voix vraiment ensemble, dans un rondeau a cappella, sur trois hauteurs — impossible de savoir qui est qui, évidemment, mais l’alchimie est exaltante. Tout coule comme une rivère à sa source, non pas avec des remous violents et troublants, mais toute pure, fraîche, cristalline, s’agitant parfois de délicats tourbillons tendres.

Les textes, même si on ne les comprend pas toujours, tant par la langue qui peut souvent nous être moins familière que celle de Quinault, que par la prononciation restituée (indispensable, nous semble-t-il) qu’adopent les trois chanteuses, semblent chargés, emplis d’une poésie toute simple, profonde, et pure, que ces timbres portent, élèvent, et font parvenir à l’auditeur planant.

On pourrait croire qu’une telle façon de poser la voix, tant de résonnances dans les aigus, puisse lasser, nous donner mal à la tête, mais diable non! On se laisse sans ambages transporter d’une chanson à un lai, d’une ballade à une estampie, suspendu entre sol et air, voguant sur les lignes vocales et instrumentales qui s’entrecroisent, de la flûte ronde et très suave d’Estelle Boisnard, à la harpe un peu sèche, qu’on pourrait même dire percussive d’Antoine Guerber, qui rappelle parfois le shamisen japonais — de la vièle d’Evelyne Moser, jamais grinçante, parfois déchirante par des accords presques lugubres dans L’on dit q’amors est dolce chose, ou sautillante, délurée, espiègle (Soufres, maris), ou alors qui nous entraîne dans l’estampie Dies comment, enlevée par les percussions enfin, de Bruno Caillat, présentes sans poids ni lourdeur, quoiqu’amples, larges et puissantes.

En somme, ces diables-là, plutôt qu’ils ne nous enfoncent dans des limbes affreux et sans fin, nous portent vers de vastes éthers nimbés, et avec grâce et joie !

Charles Di Meglio

Technique : son très ample, large aéré, mais pas d’un reverb excessif.