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Dis-moi, pourquoi…

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
15 mai, 2009

Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)

Platée
 

Tragédie lyrique en quatre actes sur un livret de Pierre-Joseph Bernard créée à l’Académie royale de Musique le 24 octobre 1737.

Nicolas Rivenq (Un satyre, Citheron) ; Gilles Ragon (Thespis, Mercure) ; Elisabeth Baudry (Thalie, Clarine) ; Jean-François Gardeil (Momus I) ; Isabelle Poulenard (L‘Amour, La Folie) ; Bruce Brewer (Platée) ; Chris De Moor (Jupiter) ; Bruno Boterf (Momus II) ; Christine Batty (Junon).

Membres de l’Ensemble Saggitarius, direction Artistique : Michel Laplénie.
Ensemble vocal du Centre National d’Insertion Professionnelle d’Art Lyrique, chef de chœur : Danièle Facon.

La Grande Ecurie et la Chambre du Roy
Direction Jean-Claude Malgoire

138’, 2 CDs, Calliope, reed. 2009 de l’enregistrement de décembre 1988.

Cet enregistrement exact contemporain de celui de Marc Minkowski (tous deux enregistrés en 1988) semble en être un frère (faux) jumeau.

La même qualité d’équipe et une vraie complicité des artistes s’y retrouvent. Aucune faiblesse à noter, aucune réserve ne peut être faite, et seule des choix artistiques d’égales valeurs peuvent les départager.

Cet ouvrage à la fois opéra, ballet, pastiche, trompe-l’œil et tragédie permet des lectures différentes car aucune interprétation, aussi réussie soit elle, n’en épuise les charmes. Nous ne détaillerons pas les atouts de la version Minkowski à la folle énergie, mais d’emblée celle de Malgoire déroule un charme bien particulier. C’est l’orchestre et les chœurs qui impriment cette marque forte. Il n’y a pas la moindre recherche d’effet racoleur mais au contraire une sorte de délicate retenue, toute faite d’élégance et de distanciation pleine d’humour. Rien n’est jamais cruel et méchant ou grotesque, mais l’émotion est convoquée bien souvent et cette pauvre Platée, au délicat accent d’outre-Atlantique, est bien touchante en sa recherche du bonheur que les puissants lui refusent.

Cet ouvrage a été donné en 1745 lors des fêtes pour le mariage du Dauphin avec une princesse espagnole  peu gâtée par la nature. L’esprit de cette version, en son second degré, est donc certainement proche des conditions de sa création. Il n’était pas question de mettre en difficulté la princesse du jour !

Les chanteurs sont choisis avec le plus grand soin dans ce même souci d’élégance et d’esprit de troupe. On ressent souvent une vraie complicité et le plaisir de chercher ensemble une moquerie légère, se riant des poncifs de l’opéra lui-même.

Toutes les voix sont belles, plutôt légères, mais capables d’habiter totalement un texte toujours succulent. On devine un long travail sur cette diction qui devient ici limpide tout particulièrement dans les choeurs vraiment excellents. Le seul  porteur d’un  accent délicat est Bruce Brewer. Il semble que ce caractère « d’étranger » lui confère une légitimité dramatique très intéressante et une retenue toute british. Les interactions avec ses divers interlocuteurs masculins sont très réussies et le théâtre est convoqué sans traits exagérément soulignés y compris avec le Jupiter distancié de Chris De Moor. La voix de Bruce Brewer est brillante et homogène manquant peut être un peu de liberté et d’épanouissement dans l’aigu, mais le style est convainquant et la tessiture est maîtrisée. Platée reste un rôle de composition qui permet bien des choix, ici la grenouille est humide à souhait en ses origines même…

Platée c’est une partition à l’orchestre omniprésent en une virtuosité de tous les instants. La direction de Malgoire est assez sage et nuancée. La souplesse des tempi fait merveille en des alternances entre airs et danses très réussies. Dans les airs les instruments obligés comme les bois dans l’air de Clarine «  Soleil… » ont un charme idéal. Un dernier mot des chœurs qui sont capables des nuances les plus larges sans jamais renoncer à une belle homogénéité.

Mais Platée c’est surtout le personnage de la Folie, crée par Rameau lui-même, qui en a fait son porte parole et le personnage le plus spirituel de tout l’opéra. Isabelle Poulenard utilise le piquant de son timbre et la jeunesse d’une émission très haute, le brillant et  l’arrogance pour alimenter un côté garce qui veut avoir toujours raison. Son interprétation fait mouche en ce marais. La technique est parfaitement maîtrisée tant au niveau vocal que d’une parfaite diction, bien rare en ces hauteurs stratosphériques.

La tragédie fait irruption avec la Junon de Christine Batty engagée à défendre la douleur de la déesse comme dans une tragédie de haute école. La voix est magnifique et l’ampleur du ton subjugue. Le rire finira par l’emporter mais sans méchanceté chacun ayant tenu son rôle et gardé son rang à la perfection.

Une version pleine d’esprit d’un chef d’œuvre de Rameau, très injustement oubliée (éclipsée par le soleil de Minkowski ?) et qui aujourd’hui devrait retrouver sa place dans toute discothèque grâce à cette réédition soignée.

Hubert Stoeckin

Technique : captation claire et favorisant un espace agréable