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Drame à l’Opéra

Publié dans : Bonus - Digressions
20 janvier, 2014

Finale 1998 des Dicos d’Or, Opéra Garnier

Galerie de l’Opéra Garnier © Muse Baroque, 2012

L’autre jour, en lisant un article à l’expression affligeante et à la syntaxe maladroite sur un support de grande audience que nous ne dénoncerons pas, nous nous sommes pris à sourire en songeant à demi-sourire que son auteur n’aurait pas passé la partie junior de la fameuse dictée des Dicos d’Or, hélas remisée depuis 2005. En compulsant le livre paru en 2002 qui compilait les dictées passées agrémentées d’anecdotes et de pensées de Bernard Pivot, nous sommes retombés sur la finale de 1998, qui eu lieu à l’Opéra Garnier, et avait pour thème ses métiers. Et nous aurions été bien pingres de ne pas partager ce moment d’agrément du langage avec vous.

Finale 1998 des Dicos d’Or, Palais Garnier Paris

De retour à l’Opéra, mais cette fois le grand, le tragique – l’Opéra Garnier – par opposition au comique. Je racontai l’histoire navrante d’un couple composé d’un accessoiriste et d’une couturière. « Ils s’étaient abordés, plu, séduits, fiancés… » La ronde infernale des participes passés des verbes pronominaux!

J’y allai aussi d’une mauvaise « alène » – il revenait de la brocante et non de chez le dentiste, la confusion était donc impossible. Quant au « Tussor ? », lui demandait-elle au milieu d’une énumération de tissus, il ne pouvait prêter à confusion, enfin si, un peu quand même, sinon je ne l’y aurais pas mis. Désormais habitué s au piège des sens, méfiants, les finalistes se faisaient de moins en moins prendre à mes astuces, dont le mérite est d’égayer la dictée et le corrigé.

Bernard Pivot

© Muse Baroque, 2012

Drame à l’Opéra

Accessoiriste dans un théâtre miteux, Octave était toujours à l’affût d’affûtiaux et d’affiquets, à la recherche d’objets démodés, de bidules obsolètes, de babioles pas chères. Un jour il rencontra Elvire qui était couturière au palais Garnier, et qui, tout en chantant les grands airs de la Callas, passait ses journées en cousant des brocarts, des lamés or et des taffetas. Lui vivait dans le chiffon, elle dans la soie. Quoique étonnés eux-mêmes d’être aussi dépareillés, ils s’étaient abordés, plu, séduits, fiancés, et s’étaient donnés l’un à l’autre dans de la satinette bleu pâle. Ils étaient dans de beaux draps !

Fin de la dictée des juniors.

Lui rapportait parfois des brocantes une mauvaise alêne. Il entassait aussi des doloires ébréchées, des smilles émoussées et des becs-de-corbeau. S’il était un homme astucieux, fin connaisseur des choses du passé, il charriait trop de poussière. Aussi, à la longue, s’était-elle désintéressée des faux nez destinés aux atellanes épicées, et détournée des chlamydes fatiguées pour tragédies antiques. Elle l’initiait à la connaissance des tissus. Voici de la moire, voilà de la faille. « Tussor ? » lui demandait-elle. Il regardait, il tâtait, et il ne savait jamais. Un soir, il l’envoya aux pelotes. Alors, elle lui chanta Manon. Comme nous étions marris, tous, qu’Elvire se fût laissé gagner par la siccité du cœur, et chiffonnés qu’Octave n’eût pas l’étoffe d’un Saint Laurent ! Le couple s’était déchiré. Ça finit toujours mal, à l’Opéra…

Fin de la dictée des séniors

B.P.

Extrait de Les dictées de Bernard Pivot, Albin Michel, 2002.