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Redécouverte (Dupuy, Le Triomphe des arts, Ensemble baroque de Toulouse – Blagnac, 04/10/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
27 novembre, 2014

Bernard Aymable Dupuy (1707-1789), 

Le Triomphe des arts, opéra ballet en cinq entrées

Ensemble baroque de Toulouse, Blagnac, le 4 octobre 2014

 

Ensemble baroque de Toulouse

D.R.

Bernard Aymable Dupuy (1707-1789)
Le Triomphe des arts, opéra ballet en cinq entrées
Ensemble Baroque de Toulouse

Réhabilitation de la partition : Françoise Escande et Jean-Christophe Maillard.
Scénographie : Pierre Marassé.
Danseurs : Adeline Lerme et Bruno Benne.
Jean-Manuel Candenot, basse, le grand prêtre (I), Neptune (III), Alexandre (IV), Pygmalion (V)
Philippe Estèphe, baryton, Phaon (II), un indien (IV)
Clémence Garcia, soprano, Doris (II), Niobé (III), une indienne (IV), la propétide (V)
Sébastien Gabillat, haute-contre, Apollon (I), Amphion (III), Apelle (V)
Éliette Parmentier, soprano, Vénus (I et V), Sapho (III), Astérie (IV)
Anne-Laure Touya, soprano, la prêtresse de Vénus (III), Campaspe (IV), la statue (V)
Hugo Tranchant, ténor, Ménate (III), un matelot et un berger (V).
Chœur baroque de Toulouse (assistante : Clotilde Daubert, préparation vocale : Monique Zanetti). Ensemble Baroque de Toulouse
Direction : Michel Brun.

Grande salle d’Odyssud à Blagnac (31), 4 octobre 2014 

Une exhumation est souvent un exercice périlleux et il est courant d’estimer que si un ouvrage n’a pas été repris à la scène depuis sa création, c’est que sa qualité ne le justifiait pas forcément. Bien que l’on ignore les conditions exactes de sa création publique à Toulouse le 22 août 1733, Le Triomphe des arts de Bernard-Aymable Dupuy fait exception à plusieurs titres à cette idée communément admise.

Il constitue un rare exemple d’une création lyrique en province à une époque où la législation héritée du privilège obtenu de Louis XIV par Lully garantissait une quasi exclusivité de l’établissement parisien. La musique en est d’excellente facture, s’apparentant au style baroque français, où l’on peut trouver l’influence de Michel-Richard de Lalande ou d’André Campra, voire quelques traces de Jean-Philippe Rameau ou de son contemporain Joseph Cassanea de Mondonville. Notons que le compositeur était alors âgé de 26 ans.

Composé la même année qu’Hippolyte et Aricie, qui ouvre enfin la voie de la célébrité au génie de Rameau, Le Triomphe des arts n’a pas à rougir des ses origines provinciales avec des airs d’une haute virtuosité et des pages d’une belle poésie musicale. Dupuy réutilise un livret du célèbre poète Antoine Houdar de la Motte, composé trente-trois ans plus tôt pour un ouvrage éponyme de Michel de La Barre, flûtiste à la chambre du roi. Plus habité par le plaisir musical que par l’efficacité dramatique de l’action, le jeune compositeur place des introductions instrumentales au début des airs et ajoute des ritournelles de hautbois au milieu des chœurs. D’après la partition incomplète, l’orchestre semble moins étoffé, mais il n’a rien à envier à celui de La Barre avec quatre parties de cordes, flûtes et hautbois par deux, ainsi que des bassons. Son écriture vocale et chorale s’avère des plus habiles, en conformité avec celle des compositeurs plus célèbres de son temps.

danseurs baroques

D.R.

Une représentation unique

Cet unique opéra ballet de Dupuy n’avait plus été joué depuis sa création en 1733. Interprété une seule fois en public, peut-être pour l’académie de musique de Toulouse, comme une cantate de Charles Levens, maître de chapelle à la cathédrale Saint-Étienne, on ne sait si l’ouvrage fut exécuté en version de concert ou s’il bénéficia d’une production scénique, sachant que la ville possédait deux lieux prévus pour cela. Ce coup d’éclat n’aura toutefois pas eu de suite puisque Bernard-Aymable Dupuy consacrera le reste de sa carrière à la composition d’œuvres religieuses pour la basilique Saint-Sernin, puis la cathédrale Saint-Étienne. L’ouvrage est dédicacé au chanoine Bertrand Joseph de Maran, conseiller au parlement de Toulouse et mécène du compositeur. Peut-être s’agit-il du commanditaire de l’œuvre ?

Précieusement conservée à la bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse, la partition nous est parvenue incomplète, comme pour de nombreux ouvrages de l’époque. Elle a nécessité un important travail de restitution des parties intermédiaires, notamment pour les voix de haute-contre et de taille. Plusieurs années auront été nécessaires aux musicologues Françoise Escande et Jean-Christophe Maillard, pour restituer les parties manquantes pour l’ensemble des cinq actes de la partition. Du fait du vieillissement du papier et des caractères utilisés, il leur aura également fallu remettre chaque syllabe en concordance avec la note qui lui correspond. Ce travail a été réalisé avec passion, dans la fièvre d’une renaissance de l’ouvrage et le chef d’orchestre Michel Brun en suivait toutes les étapes.

Le Triomphe des arts est construit sur le principe de l’opéra ballet à entrées, qui regroupe plusieurs épisodes sous une même thématique. Ce genre apparu en France en 1697 avec L’Europe Galante de Campra, crée une rupture avec la tragédie lyrique telle que Lully l’avait codifiée. Les principales disciplines artistiques sont illustrées et glorifiées par des récits tirés de la mythologie antique : l’architecture avec l’achèvement d’un temple voué à Apollon, la poésie avec la fin tragique de Sappho, la musique avec la légende d’Amphion, la peinture avec Apelle et la sculpture avec le mythe de Pygmalion et Galatée.

La fièvre d’une renaissance

Concentrés sur la recréation musicale, Michel Brun et son Ensemble Baroque de Toulouse ont choisi de présenter l’ouvrage en version de concert, assortie d’une mise en espace chorégraphique faisant intervenir deux danseurs lors des ritournelles orchestrales. Leurs évolutions, qui utilisent savamment des éléments architecturaux figurant un jardin à la française, mêlent avec finesse et un goût achevé le vocabulaire contemporain à la gestique baroque. On ne peut que louer le travail d’Adeline Lerme et Bruno Benne de la compagnie Beaux champs, à l’esthétique très épurée. Ils accompagnent les solistes avec infiniment de grâce lors de chacune de leurs entrées.

Toulousains pour la plupart, les sept solistes s’avèrent à l’aise avec cette écriture ornée, sans affèteries. S’adaptant au style baroque avec une diction compréhensible, ils illustrent le niveau appréciable de ce que l’on peut appeler l’école de chant toulousaine. Pour sa part, l’orchestre est galvanisé par la direction énergique de Michel Brun.

Les seules réserves peuvent venir d’un manque de précision dans certaines attaques du chœur, ainsi que quelques faiblesse du côté des ténors. Précisons toutefois qu’il s’agit d’un chœur amateur, qui a assidûment participé au processus de recréation. Nous ne saurons leur reprocher ces légères broutilles qui ne nuisent en rien à la qualité de l’ensemble du spectacle.

Une reprise serait des plus souhaitables, bien que soumise à l’éternelle question des moyens financiers.

Un enregistrement a été effectué entre la générale et la représentation en vue de la publication d’un disque qui devrait paraître au printemps 2015.

Évariste de Monségou