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« Eclatez, fières trompettes ! » (Rameau, Castor et Pollux, Choeur du Capitole, Les Talens lyriques – Toulouse, 2 avril 2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
10 avril, 2015

Rameau, Castor & Pollux

Chœur du Capitole, Les Talens Lyriques
Théâtre du Capitole de Toulouse, 2 avril 2015

 

© Théâtre du Capitole / Patrice Nin

Jean-Philippe RAMEAU (1683 – 1764)

Castor & Pollux

Tragédie-lyrique en quatre actes, sur un livret de Pierre-Joseph Bernard
Créé le 11 janvier 1754 à l’Académie Royale de Musique de Paris, Palais Royal
(Version révisée de l’ouvrage créé le 24 octobre 1737)

Antonio Figueroa (Castor), Aimery Lefèvre (Pollux), Hélène Guilmette (Télaïre), Gaëlle Arquez (Phébé), Hasnaa Bennani (Cléone, une suivante d’Hébé, une Ombre heureuse), Dashon Burton (Jupiter), Serge Romanovsky (l’Athlète, Mercure, un Spartiate), Konstantin Wolff (le Grand Prêtre de Jupiter)

Mise en scène : Marianne Clément
Décors : Julia Hansen
Lumières : Bernd Purkrabek

Choeur du Capitole :

Dessus 1 : Claire-Elisabeth Armand, Zena Baker, Sarah Szlakmann, Anne-Karine Varaut
Dessus 2 : Isabelle Antoine, Marion Carroué, Bénédicte Clermont-Pezous, Isabelle Russo, Argitxu Esain
Hautes-contres : Remi Beer Demander, Jean-Xavier Combarieu, Paul Crémazy, Jean-Christophe Henry, Mathieu Montagne, Benoît Porcherot, Branislav Rakic
Tailles : Dongjin Ahn, Alain Chilemme, Charles Ferré, David Godfroid, Emmanuel Parraga, Carlos Perez Mansilla, Alfredo Poesina
Basses : Jean-Luc Antoine, Yves boudier, Alexandre Durand, Pascal Gardeil, Christian Lovato, Roberto Nogara, Carlos Rodriguez, Jérôme Sager
Direction : Alfonso Caiani

Orchestre Les Talens Lyriques :

Dessus de violons I : Gilone Gaubert-Jacques, Josépha Jégard, Charlotte Grattard, Gabriel Grosbard, Jean-Marc Haddad, Yuki Koike
Dessus de violons II : Virginie Descharmes, Bérangère Maillard, Karine Crocquenoy, Anne Millischer, Mika Akiha, Myriam Mahnane
Taille de violons : Lucia Peralta, Sarah Brayer, Céline Cavagnac
Violoncelle : Emmanuel Jacques, Mathurin Matharel, Marjolaine Cambon, Julien Barre, Hilary Metzger
Contrebasse : Ludek Brany, Gauthier Blondel
Flûte traversière : Jocelyn Daubigney, Stefanie Troffaes
Hautbois : Josep Domenech, Yoanne Gillard
Basson : Eyal Streett, Carlos Cristobal
Trompette : Jean-François Madeuf
Timbales : Marie Ange Petit
Continuo :
Violoncelle : Emmanuel Jacques, Mathurin Matharel
Clavecin : Stéphane Fuget
Clavecin et direction : Christophe Rousset

Production du Theater an der Wien

Représentation du 2 avril 2015 au Théâtre du Capitole de Toulouse

Après Hippolyte & Aricie en 2009 puis Les Indes Galantes en 2012, l’Opéra Capitole confirme cette saison encore son attachement à Rameau avec cette fois Castor & Pollux, dans sa version resserrée de 1754, sans Prologue, à l’intrigue plus humaine et moins mythologiquement majestueuse. Tant musicalement que scéniquement, cette production s’inscrit assurément dans la haute lignée des deux productions inoubliables qui l’ont précédée. La reprise de la remarquable production du Theater an der Wien (2011) mise en scène par Marianne Clément est bienvenue et revisite avec détermination l’univers ramiste, sans hésiter à le bousculer au passage : une grande maison bourgeoise du XIXème, décor unique avec son escalier central au milieu de la scène, abrite désormais les Dioscures, Mercure apparaît dans les habits d’un médecin de campagne de la même époque, Jupiter intervient derrière un bureau propulsé au sommet de l’escalier, Castor s’éveille au milieu d’une chambre mortuaire, tandis que ses proches s’épanchent sur un cercueil qui contient son double… Le caractère morbide accentué de cette scène, de même que la mort brutale de Castor (qui dévale le grand escalier à la fin du premier acte) n’auraient pas nécessairement été du goût de Rameau ni de ses contemporains mais sont efficaces et lisibles… Retenons plutôt les meilleures trouvailles de la mise en scène : d’abord l’utilisation (dès l’Ouverture) des pages orchestrales pour projeter des « flash-back » de la vie des deux demi-frères, à chacune des principales étapes de leur vie antérieure, qui constitue une alternative convaincante aux classiques ballets ; à nouveau les projections vidéo qui organisent à l’acte IV un cauchemardesque défilé autour de Castor lors du Chœur des Démons ; l’émouvant échange des tenues entre Castor et Pollux, qui souligne à la fois le sacrifice et l’unité entre les deux frères ; enfin l’hyperbathe finale, durant la Chaconne, qui fait réapparaître Phébé, errant un cierge à la main, et reconstitue la scène de deuil autour du cercueil de Castor. Phébé, ressort maléfique de l’action, est aussi, ne l’oublions pas, celle qui va révéler la profondeur de l’attachement des deux frères…

Côté orchestre il pourrait paraître superfétatoire de souligner la précision et la clarté des Talens Lyriques, sous la conduite de Christophe Rousset. Si cela ne constitue guère une surprise, c’est toujours un régal pour les oreilles : les attaques incisives des cordes, qui conservent toujours une belle rondeur, les hautbois inspirés, les traversos suaves, les timbales franches et précises de l’irremplaçable Marie Ange Petit, la trompette – naturelle – éclatante de Jean-François Madeuf. Les interventions de Christophe Rousset au clavecin décuplent à-propos l’émotion à quelques moments-clés : les adieux de Castor au premier acte, ou le duo avec Télaïre au début du cinquième. Il s’en dégage une sensation de parfaite maîtrise de cette riche partition, dont le maestro et son orchestre n’ont aucune peine à nous faire partager les beautés.

Les rôles féminins sont fortement caractérisés, entre une Télaïre (Hélène Guilmette) au timbre cristallin relevé d’une pointe d’acidité, et une Phébé (Gaëlle Arquez) à la voix mate et aux éclats métalliques. Cette opposition éclate vigoureusement dans le duo des deux femmes au second acte. De la première retenons la large palette des couleurs (une grande douceur pour « Eclatez mes justes regrets », un voile plus mat pour le célèbre « Tristes apprêts ») et une grande expressivité (en particulier dans les duos du cinquième acte) ; de la seconde les terribles imprécations (notamment au quatrième acte, pour lancer le choeur « Des monstres des Enfers ») et l’indiscutable talent dramatique (en particulier pour la scène finale, rôle muet sur fond de chaconne). Hasnaa Bennani incarne tour à tour une Cléone prévenante et anxieuse, une Suivante à la voix cristalline bien secondée par des traversos enchanteurs (« Voici des Dieux l’asile aimable »), et une Ombre heureuse élégiaque (« Dans ces doux asiles »), avec une diction toujours très claire.

Chez les hommes, les débuts du jeune ténor Antonio Figueroa chez Rameau (qu’on avait aperçu à Versailles dans une reprise de l’Amant Jaloux de Grétry) se sont avérés totalement convaincants. Son Castor affiche une voix aux aigus bien ronds (« Amour as-tu jamais lancé »), un legato irréprochable (dans le célèbre « Séjour de l’éternelle paix »), et une belle expressivité, notamment dans les duos avec Pollux et avec Télaïre. Nous espérons l’entendre bientôt à nouveau dans ce répertoire. Aimery Lefèvre est pour sa part un familier des rôles ramistes ; il y donne à nouveau sa pleine mesure, avec une belle étendue de registre et une diction soignée. Son Pollux s’emplit selon les circonstances d’une grave noblesse (« Présent des Dieux ») ou d’une générosité sensible (notamment dans le duo du quatrième acte). Malgré de beaux graves, nous avons été un peu moins convaincus par le Jupiter de Dashon Burton, dont la projection semble manquer d’ampleur lors de sa première apparition (« Enfants du ciel »), mais qui se rattrape cependant au final (« Séjour de ma grandeur »). On attendait davantage de brio de Serge Romanovsky pour les premières attaques du redoutable air de l’Athlète (« Eclatez, fières trompettes ! »), la reprise s’avère toutefois nettement plus convaincante. Pour sa courte annonce (« Le souverain des Dieux ») le Grand-Prêtre de Konstantin Wolff est malheureusement affligé d’un accent sourd, qui nuit à son intelligibilité ; c’est d’autant plus regrettable que son legato est soigné, et ses éclats finaux fougueux.

Enfin les Chœurs du Capitole, renforcés pour la circonstance d’une partie de hautes-contres, témoignent de leur aisance dans ce répertoire : les attaques sont vives et franches, les parties demeurent bien audibles, l’expressivité aussi forte dans les parties enflammées ou brillantes (« Brisons tous nos fers » au quatrième acte, « Que les cieux, que la terre et l’onde » au final) que dans les instants tragiques (« Que tout gémisse » au début du second acte). Le chœur d’Hébé au troisième acte était particulièrement enchanteur. A quand le prochain Rameau au Capitole ?

Bruno MAURY