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Salle Pleyel : rendez-lui le classique ! (Edito de décembre)

Publié dans : Actualités - Edito
7 décembre, 2014

© Salle Pleyel

« L’étoile décidément protégeait Jonas qui pouvait ainsi cumuler sans mauvaise conscience les certitudes de la mémoire et les commodités de l’oubli. »
Albert Camus, L’Exil ou le Royaume, Jonas ou l’artiste au travail

A l’heure où la Philharmonie va ouvrir ses portes avec son gala des 14-15 janvier, nous ne vous parlerons pas encore de la fille, à qui nous souhaitons tout le bonheur du monde, et près de laquelle nous serons assidus (dès le 16, les Arts Flo livreront un concert autour des grands motets et du Tableau des Sauvages des Indes Galantes dans la Grande Salle, qui espérons-le ne sera point trop immense accoustiquement parlant), mais de sa tante délaissée. Pleyel.

Pleyel, salle mythique, ouverte le 19 octobre 1927, à deux pas de la Place de l’Etoile, quartier prestigieux quoique datant des travaux haussmmaniens (on y reviendra pour la Philharmonie tout de même moins bien lôtie), avec un auditorium moderne de 3000 places, superbement restauré en 2006-2006, de même que la façade, le hall ou encore le foyer. Ce vaisseau épuré, dont les mélomanes apprécient les rampes de fer forgé, le blanc et rouge, est bien passé par des vicissitudes, comme l’incendie de 1929, mais Pleyel c’est le lieu de concert où les Stravinski, Klemperer, Heifetz, Oïstrakh,  Walter, Furtwängler, Pierné, Honegger, Ravel, Schönberg, de Falla, Stravinski, Poulenc. mais aussi Louis Amstrong ou Ella Fitzgerald se retrouveront. La Cité de la Musique gère le lieu depuis seulement 2009, après un passage chez le Crédit Lyonnais et dans les mains d’Hubert Martigny et le succès de sa programmation éclectique et de qualité ne s’est pas démenti.

Pour nous autres baroqueux, Pleyel a été un kaléidoscope de grands chefs, artistes et musiciens, et chacun conserve quelque part le souvenir de concerts extraordinaires, d’un Gardiner chez Hippolyte & Aricie à un Jacobs survolté fêtant ses 60 ans en compagnie de Mozart et du Commandeur. Et l’accoustique de la Salle Pleyel, sa précision et sa chaleur, tout comme son cadre rétro, en fait un lieu de choix, aux côtés de l’incontournable Théâtre des Champs Elysées, devançant tant pour le prestige que pour les conditions d’écoute la Salle des Concerts de la Cité, aux timbres moins bien définis, et obligeant parfois au mal absolu comme avec Savall, i.e. à la sonorisation. 

Mais il faut que cet éloge ne se fasse pas nécrologie. Car avec le lancement en janvier de la Philharmonie, le répertoire classique va déserter Pleyel. Pour éviter une concurrence redoutable pour l’anti- « vignoble ou boîte à chaussure » qu’est la nouvelle-née, la Cité de la Musique va expressément interdire dans la contrat de concession de Pleyel que la musique classique y trouve sa place. A l’heure actuelle, parmi les repreneurs, vente-privée.com et le consortium Nous Production/Magma Cultura/MK2 Vision se sont désistés. Demeurent Jean-Marc Dumontet, Universal Music, Fimalac, Lagardère et Morgane, suspendus à une décision de justice, attendue le 16 décembre, qui suspend le processus d’attribution de la salle. 

Mais pourquoi tant de haine ? Alors que les caractéristiques de la salle Pleyel comme son histoire la pousse vers l’éclectisme. Alors qu’une partie du public huppé – ne nous voilons pas la face à la manière d’une Vestale – ne migrera pas vers l’Est parisien, alors que la Philharmonie ne convient pas forcément à toutes les formations et effectifs, alors que des travaux d’accueil pour les parkings ou les accès n’ont pas été entrepris, alors que les deux salles auront chacune leur atmosphère et leur identité propres, pourquoi ce « Non » ? Laurent Petitgirard et d’autres voix se sont élevées contre ce banissement, à raison. Alors balayons l’aversion au risque des financiers, et la volonté de tuer dans l’oeuf un rival dont la prestance est dangereuse : car si Paris se veut capitale de la Musique, l’émulation et le concurrence ne pourront qu’être bénéfiques. Londres a bien admis la co-existence de Porpora et Haendel et de leurs salles respectives (tandis que Lully écrabouillait ses potentiels satellites nous privant de je ne sais combien de Médée à la Charpentier mais nous nous égarons). Et la repression cromwellienne comme la prohibition ne portent jamais leurs fruits.

Nous comprenons tout à fait la logique de développement de l’attractivité de Paris en tant que Capitale de la Musique classique. Le rapport Gaillard du Sénat – publié en 2012 et qui n’était pas tendre avec les dérives de gestion de projet de la Philharmonie – résumait avec une concision exemplaire la situation d’une « capitale symphonique de second rang » en se fondant sur les données fournies par la future Philharmonie (et en oubliant Versailles désormais en lice et presque aussi aisé à rejoindre que la Philharmonie pour certains spectateurs). 

© Sénat

© Sénat

 

Mais les mathématiques se contentaient de brosser le portrait fourre-tout lapidaire et partiel de :

quelques formations dites « spécialisées », n’occupant pas à proprement parler le champ du répertoire symphonique. Ainsi de l’Ensemble intercontemporain (spécialisé dans la musique contemporaine), de l’Ensemble orchestral de Paris (formation chambriste), des Arts florissants, des talents lyriques (sic), du Concert d’Astrée (musique ancienne) et de l’Orchestre des Champs-Elysées (jeu sur instruments d’époque de Haydn à Mahler), ou du Cercle de l’harmonie (ensemble sur instruments d’époque spécialisé dans le répertoire de la fin du XVIIIème siècle).

les classant ensuite par niveau de subventions…

La Grande salle © Philharmonie de Paris – Arte Factory – Ateliers Jean Nouvel

Et si l’on peut partager le constat d’un utile rattrapage de Paris en termes d’équipement d’accueil de musique symphonique avec Berlin ou Londres en particulier, il n’en est pas de même pour la musique baroque, où notre Ville Lumière est aussi celle des Lumières et de celle du Grand Siècle avec une abondance rarement également de phalanges tant françaises qu’étrangères sur instrument d’époque. Et l’on doit rappeler une évidence que les comptables et politiciens semblent avoir oubliés : quand bien même la Philharmonie au sens large comporte 3 salles bien distinctes avec la Salle des Concerts de la Cité adaptée à des formation moins larges avec les réserves que l’on sait (ou encore l’Amphithâtre en sous-sol parfait pour du Bach au clavecin), la musique baroque ne nécessite même pour une tragédie lyrique ou un grand motet qu’une soixantaine de musiciens, et bien souvent moins. Ce qui signifie que de très nombreux espaces peuvent l’accueillir, sans même parler d’œuvres de musique de chambre plus confidentielles. Interdire le classique à Pleyel n’empêchera pas le baroque de se chercher un nouveau repaire si la demande est là, et que certains spectateurs « n’accrochent » pas avec la Philharmonie.

Et nous le disons tout net : ne jetons pas le bébé (le classique), avec l’eau du bain (Pleyel). Dans notre contexte où le « pour tous » est à la mode, où les entraves à la concurrence sont matraquées par Bruxelles, pourquoi donc refuser « le classique pour tous », y compris pour toutes les salles ? Alors même que la Philharmonie de son côté prévoit de programmer des musiques actuelles, prévoyant même un système permettant de retirer les sièges pour que le public puisse assister debout à certains évènements ?

Et sur cette exhortation qui n’est pas encore regret, nous souhaitons à la fois à la Philharmonie tout le succès possible, à Pleyel ce que vous savez, et à vous tous fidèles amis et lecteur de très belles fêtes de fin d’année, accompagnées des jubilatoires accents de la BWV 62  !

 

Viet-Linh Nguyen