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« Eh bien ! Elle ne sera exécutée pour personne et j’en veux avoir l’étrenne »

Museor
31 décembre, 2008

Jean GILLES (1668-1705)

Requiem

Motet Cantate Jordanis Incolae


Anne Magouët (dessus), Vincent Lièvre-Picard (haute-contre), Bruno Boterf (taille), Alain Buet (basse-taille)

 

Chœur de chambre les Eléments (dir. artistique Joël Suhubiette)
Orchestre les Passions
Direction Jean-Marc Andrieu

68’10, Ligia Digital, 2008

Le Requiem de Jean Gilles est une œuvre qui connut un succès constant au cours du XVIIIème siècle, alors même que les styles musicaux évoluaient considérablement. Interprété pour la première fois à Toulouse en 1705 pour les propres funérailles du compositeur (suite à une rocambolesque aventure dont on trouvera le récit circonstancié dans le Sentiment d’un Harmoniphile sur les différens Ouvrage en Musique de Labbet et Léris de 1756), ce grand motet fut joué à l’occasion des services funèbres de Rameau (1774), Stanislas Leczinski, Roi de Pologne déchu et duc de Lorraine (1766) ou encore Louis XV (1774). Il fut également régulièrement au programme du Concert Spirituel tout au long du Siècle des Lumières.

Pour cet enregistrement, Jean-Marc Andrieu a voulu revenir à la version originelle du Requiem, celle du Grand Siècle finissant, supprimant les adjonctions de hautbois, cors et trompettes, ou encore la marche introductive de timbales. Il a également reconstitué l’effectif des musiciens et choristes à partir de recherche sur les musiciens à Toulouse dans les années 1700, introduisant notamment un serpent parmi les basses. Cet enregistrement fait suite à une série de concerts depuis le printemps dernier, mais se révèle relativement différent du souvenir que nous gardions de la représentation donnée en la Cathédrale Saint-Etienne, avec quasiment la même équipe de solistes, d’une ferveur ample et solennelle. 

Cette fois-ci, le chef a privilégié l’aspect apaisé et festif de l’œuvre, sa spontanéité mélodique, ses rythmes sautillants voire dansants sous une basse continue très rythmée. Loin de l’onctuosité d’un Herreweghe (Harmonia Mundi), pas si éloigné de Niquet, la sécheresse en moins (Accord), Andrieu livre une vision très équilibrée du Requiem, très travaillée sur le plan des couleurs et des timbres. On notera avec délectation la fusion du serpent et du hautbois qui confère un halo moelleux et chaleureux aux graves. Les Passions s’avèrent plus énergiques que passionnées, démonstratives sans excès, avec des articulations élégantes et précises. Les parties sont espacées, renforçant l’impression d’une texture ample mais aérée due à une écriture à quatre parties (et non cinq). La lumière d’Italie se faufile souvent, souriante et sereine, insouciante et légère. CeRequiem n’est pas un sombre hymne de déploration empli de souffrance et de désolation mais un message d’espoir, qui sait habilement trouver le milieu entre un grand motet de concert goûté par les spectateurs du Concert Spirituel, et une interprétation liturgique plus grave.

Les solistes se plient avec talent et naturel à cette vision chaleureuse. On admirera le timbre très égal de Bruno Boterf, en dépit de quelques trilles hasardeux,  le soprano corsé et précis d’Anne Magouët, l’élégance racée et la clarté mélodique de Vincent Lièvre Picard. Seul Alain Buet se révèle un peu en retrait : les graves sont puissants, rocailleux, bien assis, l’interprétation extravertie. Mais l’amplitude n’est pas toujours bien contrôlée (« Domine Jesu Christe » notamment) et les aigus demeurent nasals. Enfin le chœur les Eléments est dans son élément, dénotant vitalité et cohésion lors de ses brèves interventions, car les œuvres proposées font plutôt la part belle aux passages solistes et à l’orchestre, traduisant bien là l’esthétique du grand motet tardif, loin du modèle lullyste qui jouait sur l’opposition entre petit chœur et grand chœur. 

Cantate Jordanis Incolae, également composé sur le modèle des grands motets versaillais, est une œuvre très attachante par son alchimie spectaculaire entre pompe et simplicité. On distingue notamment le « Ut unciatus Christus ab angelo » à l’écriture soignée et complexe, avec de nombreuses entrées fuguées soutenues par une basse continue rythmiquement marquée (l’orgue s’y fait d’ailleurs un peu envahissant) et l’admirable duo « Quantus amor ». Là encore, et de manière subrepticement plus franche que dans le Requiem, Jean-Marc Andrieu installe avec générosité et franchise un climat aquarellé à chaque mouvement, caractérisant chacune des sept parties du motet, jouant sur les contrastes amenés sans brusquerie.

En définitive, et en dépit d’une discographie bien fournie, Jean-Marc Andrieu a su livrer une version de référence, vive et équilibrée, de l’opus magnum de Gilles, qui trouvera sans hésitation sa place dans toute discothèque baroque qui se respecte.

Viet-Linh Nguyen 

Technique : captation neutre, un peu distante. Faible réverbération. 

 

Jean Gilles, Requiem et motet « Beatus quem elegisti », le Concert Spirituel, dir. Hervé Niquet (Accord, 1989)
Interview : Autour du Requiem de Jean Gilles, entretien avec Jean-Marc Andrieu, directeur musical des Passions

 Site Internet de l’Ensemble Les Passions