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“El Españolito se lo pasaba divinamente con todo esto y bien que se aprovechó de la situación.”

Museor
31 décembre, 2010

Vicente Martín i SOLER (1754 – 1806)

La Dora festeggiante

Prologue du Vologeso (Turin, 1783)
libretto – Cesare Olivieri

Il Sogno
Cantata scenica (Vienne, 1787? – 1789)
libretto – Lorenzo Da Ponte 

soler_sogno_doraSunhae Im – Soprano
Raffaella Milanesi – Soprano
Magnus Staveland – Ténor 

Real Compañia de Opera de Cámara
Direction Juan Bautista Otero 

2 Cds (32’30 + 45’35), RCOC Records, 2010 (à paraître en septembre 2010)

 

“Le petit Espagnol s’amusait divinement de tout cela et il profita bien de la situation.” C’est dans des termes quelque peu cavaliers que le spirituel Lorenzo Da Ponte s’exprime des premières rencontres artistiques qu’il a eu avec Vicente Martín i Soler. Davantage connu par le court extrait que Mozart citera dans l’agape décadent de Don Giovanni, le compositeur né à Valence au bord de la Méditerranée lévantine a connu le succès dans les principales maisons d’opéra de l’Europe italianisante. Cependant, comme bien d’étoiles dans l’empyrée baroque, la flamboyance ne suffit pas à les faire perdurer, l’oubli les noie petit à petit dans une injuste obscurité.

À la lisière d’un nouvel été, alors que la saison appelle la masse des touristes vers le berceau de Martín y Soler, là où le soleil a l’air de ne jamais s’éteindre. C’est dans la ville voisine de Barcelone, entre la mer et la montagne que la Real Compañia de Opéra de Cámara, brillant orchestre qui a merveilleusement restitué le génie de Domenêc Terradellas dans un Artaserse de rêve (RCOC), se tourne vers Vicente Martín y Soler pour la deuxième fois. Chez K617, Juan Bautista Otero et sa joyeuse troupe avaient enregistré la splendide Ifigenia du Valencien, cette fois-ci ils nous rendent deux œuvres plus courtes mais tout aussi passionnantes : La Dora festeggiante et Il Sogno.

La Dora festeggiante est le prologue de l’opéra seria Il Vologeso et a été créé à Turin au Teatro Regio en 1783. La Dora, affluent du Pô, baigne la vieille ville et serpente au bord des anciens jardins des rois de Sardaigne, le Teatro Regio n’est pas loin, sur une place paisible où seul le tramway file sa traine métallique. Comme tout prologue festif et cérémonieux, Cesare Olivieri et Martín i Soler font descendre de l’Olympe Jupiter, Apollon et Minerve. Cette triade est symbolique, puisque elle intègre la puissance politique et royale, la lumière triomphante des arts et la sagesse glorifiée respectivement, trois vertus du monarque dit “éclairé” mais aussi trois vertus de la Franc-Maçonnerie: la force, la beauté et la sagesse. Bien entendu le but premier de ce Prologue était de célébrer la visite de l’archiduc Ferdinand de Habsbourg et de sa femme Maria Béatrice d’Este-Modène, Vice-rois de Lombardie – Vénétie au duc de Savoie Victor-Amédée III, mais comme bien de sources baroques, les livrets étaient lus et leurs sens sous-jacents étaient compris par l’assistance aristocratique.  Si bien l’allusion mythico-maçonnique est probable dans la superbe Dora festeggiante, elle l’est bien plus dans le deuxième pan de ce disque, la cantate profane Il Sogno.

Comme la poétesse Sor Juana Inès de la Cruz à la fin du Siècle d’Or espagnol, Lorenzo Da Ponte et Martín y Soler entrent dans la cantate Il Sogno dans un monde initiatique avec plusieurs sens. Si pour Sor Juana, le rêve éveillé de la sagesse est une longue quête sèmée d’émerveillements, Il Sogno nous plonge dans un petit monde arcadien bucolique mais d’une ambigüité sensible malgré l’emphase amoureuse qui y règne entre Nice, Egle et Fileno. Cette deuxième triade fait écho à celle, olympienne, de la Dora festeggiante. Ici, en glosant l’excellent commentaire liminaire de Juan Bautista Otero, nous retrouvons une symbolique à la fois philosophique, arcadienne et maçonnique qui concorde parfaitement avec l’idéologie de la cour de Vienne du règne de l’empereur Joseph II (1765-1790). Nous n’avons pas de registres précis indiquant que Vicente Martín i Soler appartint aux loges des frères maçons qui fleurirent dans la plupart de villes d’Europe à la fin du XVIIIème siècle, cependant, des œuvres comme Il Sogno montrent un certains penchant pour ces sujets symboliques.

Délicat comme les figures néo-classiques qui décorent le coffret de ce double album, la restitution de ces deux œuvres profondes et magnifiques confirme le souci de cohésion, enthousiasme et honnêteté artistique de la Real Compañia de Opéra de Cámara, Juan Bautista Otero et les trois voix qui rendent le souffle vital à ces partitions uniques.

Dans le rôle lumineux d’Apollon dans la Dora festeggiante et la gracieuse Nice dans Il Sogno, la soprano coréenne Sunhae Im, agile, raffinée et diamantine dans sa restitution nous charme encore une fois avec des vocalises toujours plus parfaites et des da capi à perdre l’esprit. Par ailleurs, notamment dans Il Sogno, elle nous ébahit avec ses piani suaves et aériens. Chaque prestation de Sunhae Im la consacre dans le panthéon des grandes voix pour le baroque et le classique, nous souhaitons la voir y revenir très vite.

Avec un soprano plus enrobé mais tout aussi brillant et élégant que celui de sa collègue, Raffaella Milanesi nous restitue à la fois l’intervention puissante de Minerva dans la Dora festeggiante et l’espiègle Egle. Nous apprécions ses vocalises équilibrées, ses da capi inventifs et colorés. Son air Ah qual mi sento in seno de la Dora festeggiante nous résume avec délicatesse la vertu, la grâce et la splendeur du génie de l’interprète qui atteint l’osmose avec le génie du musicien.

Par ailleurs, malgré des légers problèmes dans l’aigu dans l’air Questo è il suolo, amici dei, dans la Dora festeggiante, Magnus Staveland campe un Giove et un Fileno raffinés et de très haut niveau. La voix du ténor baroque est très contraignante, les airs étant souvent très difficiles techniquement et passent d’une émotion à une autre. Cependant, Magnus Staveland réussit à nous émouvoir totalement dans le court monologue de Fileno Non temer mio tesoro dans Il Sogno, il y emploie les plus belles couleurs de sa voix, passant du piano velouté et rassurant au forte résolu et investi dans son imprécation contre les divinités. Il nous offre avec Sunhae Im, aussi dans Il Sogno, un apocalyptique Mira il giorno oscurarsi stupéfiant de dramatisme.

Toujours avec investissement, inventivité et fidélité d’exécution, Juan Bautista Otero décline avec la Real Compañia de Opera de Cámara le bouquet d’émotions composé par Martín i Soler. Que ce soit pour la célébration officielle et le caractère plus classique de la Dora festeggiante ou bien la pléthorique gamme de sentiments et de situations d’Il Sogno, orchestre et chef nous passionnent, nous mènent de bout en bout avec une énergie surhumaine. Contrairement à d’autres interprètes de Martín i Soler, multipliant les clins d’oeils vers Mozart ou Haydn, La Real Compañia de Opera de Cámara et Juan Bautista Otero rendent au Valencien son originalité et nous restituent, comme eux seuls savent le faire, l’intégralité de sa musique dans toute son humanité et ses teintes. Nous louons ici l’honnêteté et le courage de cet ensemble et nous souhaitons les entendre beaucoup plus en France pour qu’ils nous émerveillent encore avec leurs découvertes.

Depuis 1806, Vicente Martín y Soler repose sous les cieux nordiques du cimetière de Wasilli-Ostrof sur les bords de la Neva. Peut-être songea-t-il dans certaines de ses pages, élégantes et douces comme les marbres de Canova, au soleil levantin qui rendait plus bleu le ciel méditerranéen. Et nous, avec ce petit coffret de bijoux venus d’Espagne, en juillet, quand vient le soir nous sommes tentés de céder au songe de Nice, sous les belles étoiles où sourit avec malice celle de Martín i Soler.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : captation naturelle et équilibrée