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En perdre la Raison

Muse4
31 décembre, 2009

André RAISON (c. 1650-1719)

Messes des 3ème et 8ème tons (1688)

Jean-Patrice Brosse (orgues de Cintegabelle et du Prytanée militaire de la Flèche)
Ensemble Vox Cantoris, dir. Jean-Christophe Candau

2 CDs, 50’37 et 54’31, Psalmus, distribution Codaex, 2009

 

Voici un enregistrement de grande qualité, reconstitution inédite au disque, et qui ravira les amateurs d’André Raison, qui avaient déjà pu goûter le style élégant, simple et noble du compositeur dans les Messes du premier et du 2ème ton interprétées avec justesse par Serge Schoonbroodt (Tempéraments). Titulaire de l’orgue de l’abbaye Sainte-Geneviève de Nanterre et en charge de celui de l’église des Jésuites de la rue Saint-Jacques à Paris, maître de Clérambault, Raison fut, selon le livret très informatif de Jean-Patrice Brosse, connu dans l’Europe entière, aux côtés de François Couperin, Nicolas de Grigny ou Louis Marchand. Outre la redécouverte de ce maître quelque peu oublié, l’on comprend l’intérêt de Jean-Patrice Brosse à des pièces dont Raison conseille de les aborder comme au clavecin, et qui recèlent nombres ornements et cadences.

Les Messes sont alternées avec du plain-chant d’Henri du Mont (pour celle du 3ème ton) et du R.P. Paul d’Amance (pour celle du 8ème ton) que l’Ensemble Vox Cantoris délivre avec une clarté homogène et recueillie, grâce à des pupitres bien espacés, et une précision fluide.

A la tribune, Jean-Patrice Brosse ne reproduit hélas pas le miracle de ses Noëls pour orgues de Balbastre (Arion), quoique l’on retrouve de manière plus retenue son toucher habituel, brillant, léger et rieur qui convient tant à la série d’enregistrements qu’il a consacré aux clavecinistes du siècle des Lumières tels Pancrace Royer, Duphly, ou Armand-Louis Couperin. Certes, on admire dans la Messe du 3ème ton un « Kyrie eleison » très sautillant et détaché, un « quis tolli peccata mundi » à la basse et au-dessus de trompette bien balancé, de beaux moments au positif (tel ce récit de cromorne dissert et très « vocal » dans son « Quoniam tu solus sanctus », un « Benedictus » introspectif et apaisé, une « Elévation » inspirée et ample. Mais l’ensemble dénote une certaine platitude, des tournures peu marquées, un relatif manque d’implication dramatique d’un recueillement lisse.

La Messe du 8ème ton est nettement plus convaincante. Elle débute avec grandeur et solennité dans un « Kyrie » où le plein-jeu, spectaculaire, ouvre un spectacle sacré plus contrasté que la Messe précédente. Les imitations en trio sur les petits et grands jeux, virtuoses et fantaisistes, le duo du « Christe Eleison » joueur et doux. Le jeu de Jean-Patrice Brosse gagne en assurance et en liberté, et cette spontanéité aimable et inventive transparaît particulièrement dans l’espiègle « Glorificamus te » sur cornet et écho ou sur un « Dominus Deus » en gigue qui sent presque ses soirées d’appartement versaillaises, tout comme le « Quis tollis peccata mundi »… dansant. L’on saisit alors pleinement ce que Raison indiquait dans la Préface de son livre d’orgue, à savoir qu’il faut pour chaque pièce « donner le même air que vous luy donneriez sur le Clavecin, excepté qu’il faut donner la cadence un peu plus lente, à cause de la Sainteté du Lieu, concernant les mouvements de Sarabande, Gigue, Gavotte, Bourrée, Canaris, Passacaille et Chaconne ». S’enchaînent avec cohérence d’autres pièces, enlevées et chacune ciselée avec grâce et brio : un rieur « Tu solus altissimus Jesus Christe », un « Agnus Dei » en trio avec de belles entrées fuguées…

En définitive, voici un enregistrement inégal. La Messe du 3ème ton accuse un relatif manque de relief avec ses courtes pièces parfaitement interprétées, où la technique est sans défauts, mais sans passion, baignant dans un climat chaleureux et doux, trop en retrait, et où  les changements de registration, nombreux, souffrent en outre d’une prise de son trop vague et privilégiant fortement les graves, ce qui est dommage quand on écoute les merveilles de la captation du récent enregistrement d’Yves Rechsteiner sur ce même instrument de Cintegabelle (Alpha). A l’inverse, la Messe du 8ème ton, incroyablement colorée, presque croquée à la manière de petits portraits couperiniens au clavecin, à l’atmosphère plus disserte voire profane, est assurément à découvrir, et réconcilie l’autel et la cour en une alchimie souriante et vive.

Armance d’Esparre

Technique : captation lisse et lointaine pour la Messe du 3ème ton, nettement plus colorée et dynamique pour la Messe du 8ème ton