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« Enchanté et vous ? »

Muse4
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2009

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Ezio HWV 29 (1732)

 

Ann Hallenberg (Ezio), Karina Gauvin (Fulvia), Sonia Prina (Valentiniano), Marianne Andersen (Onoria), Anicio Zorzi Giustiniani (Massimo), Vito Priante (Varo)

Il Complesso Barocco
Direction Alan Curtis

3 CDs, 67’56 + 61’08 + 57’45, Archiv, 2009

C’est probablement lors d’un voyage en Italie en 1729 afin d’y recruter des chanteurs que le Cher Saxon apprit l’existence d’Ezio, opéra de Pietro Auletta composé en 1728 sur un livret de Métastase. Il s’agit du troisième opéra de Haendel inspiré du célèbre librettiste, les deux précédents étant Siroé, re di Persia (1728) et Poro, re del Indie (1731). Composée à la fin de l’année 1731, Ezio repose sur une trame dramatique complexe où abondent trahisons, vengeances, soupçons et demi-aveux, tous solubles dans un improbable « happy end » final…Cette trame se prête toutefois admirablement à de nombreux airs exprimant les sentiments de personnages, d’une écriture musicale ciselée mêlant intimement l’orchestre et le chant. Point toutefois d’ornements pyrotechniques éclatant dans un tonnerre de cuivres et de projections vocales à couper le souffle ; ce Haendel là prend le parti d’une maîtrise musicale retenue, qui s’épanouit dans un style nettement pastoral, un peu en décalage avec la référence antique du sujet. L’interprétation d’Alan Curtis renforce nettement ce parti pris, avec une maîtrise orchestrale assurée et dynamique, mais qui manque quelque peu d’âme.

L’intrigue est particulièrement complexe. L’action se déroule en 451, lorsque l’empereur Valentinien III revient victorieux des Champs Catalauniques où il a vaincu Attila et les Huns. L’opéra s’ouvre sur la marche du retour triomphal de l’Empereur, accompagné de son général Flavius Aetius (Ezio).  Mais le patricien Maxime, confident de l’empereur, veut se venger de Valentinien, qui a autrefois tenté de séduire son épouse. Maxime va tenter de mettre à profit l’amour d’Ezio pour sa fille Fulvia, en incitant le général à assassiner l’empereur. Celui-ci refuse. Pour provoquer la jalousie des deux hommes, Maxime promet sa fille à Valentinien, et prépare l’assassinat de l’empereur par Emilius, son serviteur. A l’acte II, Emilius a échoué, et Valentinien soupçonne Ezio d’être à l’origine du complot. Il ordonne sa capture à Varus, préfet du prétoire. Fulvia a compris que son père est l’instigateur de cette tentative, elle le conjure de renoncer. Valentinien, flanqué de Fulvia qu’il présente comme sa future épouse, interroge son général. Ezio fou de jalousie accuse alors l’empereur de lui avoir volé sa fiancée. Fulvia finit par avouer son amour exclusif pour Ezio, et celui-ci est jeté en prison. A l’acte III, Valentinien essaie de faire révéler à Ezio les auteurs du complot, en faisant intercéder Honorie puis Fulvia. Ezio refuse de parler. Valentinien doute alors de la culpabilité d’Ezio, tandis que Maxime lui conseille de hâter son exécution. Varo annonce la mort d’Ezio, tandis qu’Honorie annonce qu’Emilius, blessé lors de l’attentat, a disculpé Ezio avant de mourir. Maxime, toujours décidé à se venger, ameute le peuple autour du Capitole. Se voyant menacé, Valentinien appelle Maxime à son secours. Celui-ci accourt mais pour le tuer ; Fulvia s’interpose, bientôt rejointe par Varo et Ezio, dont la mort annoncée n’était qu’un subterfuge. Ezio intercède en faveur de Maxime. L’œuvre s’achève par la clémence de l’empereur envers Maxime, et l’union d’Ezio et Fulvia : ouf !

Alan Curtis offre une lecture musicale très soignée de l’œuvre. Il Complesso Barocco fait preuve d’une belle dynamique sonore dès l’ouverture, majestueuse, et dialogue subtilement avec les chanteurs dans les airs. Les cordes en particulier font preuve de belles attaques, mais celles-ci cèdent à un rythme sautillant, voire saccadé, qui confère à l’ensemble un style un brin académique. Malheureusement, ce sentiment ne fait que s’accentuer à mesure que l’opéra avance : la musique paraît trop lisse, et l’interprétation relativement superficielle, malgré les nuances, ou peut-être plus justement à cause de leur avalanche. Dans les airs comme dans les récitatifs, les chanteurs se coulent dans ce parti pris, ce qui en renforce les effets. Le plateau est globalement d’un très bon niveau vocal, et particulièrement homogène.

Sonia Prina incarne un Valentinien au timbre cuivré très plausible, capable de beaux ornements et de nuances délicates (en particulier dans la « Va fida lo sposo » du second acte). Dans les parties plus enlevées (« Se tu la reggi al volo », « So chi t’accese » au premier acte), les projections restent mesurées, mais d’une remarquable stabilité.

Ann Hallenberg dans le rôle-titre nous offre des moments d’abandon contenu, ponctués d’ornements aériens (notamment « Pensa a serbami » au premier acte, et « Guarda pria » au troisième). Elle fait montre d’une capacité étonnante à dialoguer avec l’orchestre, qu’il s’agisse des cordes (dans le « Recagli quell’acciaro », second acte) ou des vents (« Se la mia vita », troisième acte). Ce dernier air est d’ailleurs un petit moment d’extase, tant les cors font preuve de délicatesse pour le disputer aux cordes et au chant, là où Haendel nous avait habitué à des effets sonores plus développés… C’est dire combien « Ezio » est éloigné du répertoire le mieux connu du Cher Saxon.

La Fulvia de Karina Gauvin possède un timbre clair rehaussé d’une pointe d’acidité, qui fait merveille dans les parties aériennes : lorsqu’elle entame « Finche un zefiro suave », sa voix évoque immanquablement le zéphyr du livret… Mais le meilleur est à venir : écoutez « Quel finger affetto » puis « La mia costanza » (au second acte), et restez ébahis !

Marianne Andersen (Honorie, sœur de Valentinien) possède un timbre plus grave, légèrement acidulé, et campe un personnage secondaire. Elle nous délivre toutefois avec conviction une pastorale charmante (« Quanto mai felici », premier acte), et nous trousse un étonnant « Peri tu » à la tristesse teintée d’ironie. On notera aussi avec intérêt ses beaux ornements dans le « Fin che per te » du second acte.

Anicio Zorzi Giustiniani échoit le rôle du traître vindicatif (Maxime). Il est vrai que Valentinien avait attenté à son honneur…Muni d’un timbre généreux et bien posé, il possède un excellent abattage, comme en témoigne son « Se povero il ruscello » (premier acte). Sa scansion soutenue semble même dicter aux cordes leurs vigoureuses attaques (« Va, dal furor portata »).

Enfin, on aurait aimé pour le Varo de Vito Priante davantage de profondeur dans le timbre. Il se révèle toutefois bon comédien, tantôt s’abandonnant aux nuances délicates de la pastorale du second acte (« Nasce al bosco »), tantôt se muant en guerrier menaçant au son des trompettes (« Gia risonar »).

Ce concert de satisfecit ne rend toutefois pas entièrement compte de l’interprétation complète de l’œuvre. Comme on l’a dit plus haut, la succession d’airs parfaitement exécutés laisse une impression de superficialité. Les ingrédients sont là, mais l’alchimie ne se produit pas vraiment, l’opéra ne trouve pas son « motus proprius ». Est-ce la faute à une intrigue trop embrouillée, caractéristique des livrets de Métastase, et à une musique trop savante ? Est-ce l’effet du parti pris quasi maniériste de Curtis ? A chacun de juger selon son sentiment. On peut aussi rappeler que, du vivant de Haendel, l’œuvre n’a connu que cinq représentations, signe d’un intérêt mitigé de ses contemporains. A quand l’interprétation qui nous convaincra du contraire ?

Bruno Maury

Technique : enregistrement précis, relativement neutre.

Lire aussi :
Georg-Frederic Haendel, Alcina, Joyce DiDonato, Maite Beaumont, Karina Gauvin, Sonia Prina, Kobie van Rensburg, Il Complesso Barocco, dir. Alan Curtis (Archiv, 2009)
Georg Frederic Haendel, TolomeoAnn Hallenberg, Karina Gauvin, Pietro Spagnoli, Anna Bonitatibus, Romina Basso, Il Complesso Barocco, dir. Alan Curtis (Archiv, enr. 2007)   
DVD : Georg Frederic Haendel, Ariodante, Ann Hallenberg, Laura Cherici, Marta Vandoni Iorio, Mary-Ellen Nesi, Carlo Lepore, Zachary Stains, Vittorio Prato, Il Complesso Barocco, dir. Alan Curtis, mise en en scène John Pascoe (Dynamic 2008)