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« Entre la partition et les battements du cœur »

Muse5
31 décembre, 2008

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

« Bach »

 

Pièces extraites du Clavier bien tempéré.
Concerto for clavier et orchestre no.1 BWV 1052

Transcriptions de :
Prélude de la Partita pour violon n° 3 en ré mineur BWV 1006 (Rachmaninov)
Prelude et Fugue pour orgue BWV 543 (Liszt)
Chaconne de la Partita pour violon n°2 en ré mineur BWV 1004 (Busoni)

Hélène Grimaud, piano
Kammerphilharmonie Bremen

786’03, Deutsche Grammophon, 2008

La belle préface d’Hélène Grimaud, bercé d’un mysticisme lumineux, éclaire la démarche de la non moins belle pianiste : « Bach est ce compositeur qui unit, dans leur vérité, la tendresse plénière de la prière et l’écho solitaire du divin (…) On se tromperait à vouloir faire de Bach qu’un homme de son temps témoignant pour celui-ci – car Bach est toujours à venir. » Mais puisque le contenu de l’interview entre la pianiste et Michael Church est disponible sur le site de DG, nous ne reviendrons pas sur deux questions fondamentales : pourquoi avoir privilégié des transcriptions de Bach par Busoni, Liszt ou Rachmaninov au détriment des nombreuses œuvres originales pour clavier ? Cette musique-là peut-elle s’accommoder du piano pour lequel elle ne fut pas conçue ?  Au froid raisonnement cartésien, Hélène Grimaud répond par les sentiments : « Bach est la Bible », « La vraie question est de savoir s’il est joué (…) entre la partition et les battements du cœur ». Et le cœur d’Hélène Grimaud est musicalement versatile et généreux.

Le Prélude et Fugue en ut mineur démarre avec une théâtralité incisive, très picturale. Le prélude est vif, mouvant, hésitant dans ses cavalcades. Et ce qui frappe d’emblée, c’est que le jeu de la pianiste prend souvent des accents gouldiens dans sa manière de détacher les notes, de refuser l’abandon du legato, notamment dans la fugue. Hélène Grimaud n’a d’ailleurs jamais caché l’influence que Glenn Gould exerce sur elle. Toutefois, le toucher d’Hélène Grimaud diffère fondamentalement du toucher analytique du regretté Canadien par une intime proximité, un ton de confidence, une souplesse altière de la ligne. Le Prélude et Fugue suivant (BWV 849) confirme cette première impression de clarté des voix, mais il y a à présent une indicible douleur, rehaussée d’une hauteur tragique. Le jeu est ample, insidieux, murmuré, la main gauche d’une imbattable précision.

Du Prélude et Fugue n°6, on admire la volupté innocente du phrasé, la vivacité sans hâte et sans ostentation, l’élégance des arpèges. Le contrepoint est solidement ancré mais brossé presque furtivement, la vision ciselée et mélodique, avec une sorte de roulis, de balancement, de déhanchement claudiquant. On s’aperçoit à ce moment qu’Hélène Grimaud a la tête penchée, le regard tourné vers le sol sur la jaquette du digipack. Cette même attitude de discrète présence se retrouve dans sa lecture optimiste et gracile, d’une virtuosité naturelle, loin du « bling bling » si à la mode ces temps-ci. Mais cela ne signifie pas que la pianiste ne sache se faire furieuse et exubérante. Le Prélude de la Partita pour violon n°3 surprend par une énergie incontrôlable et… quelques accords très fantaisistes (pour ne pas dire bizzaroïdes, sans doute dus au style rachmaninovien), un déferlement coloré, un peu mécanique, virtuose et dont on admire la témérité tout en renouvelant nos réserves quant au transcripteur.

Le passage le plus faible de ce programme est sans nul doute le Concerto for clavier et orchestre no.1 BWV 1052. Peut-être parce qu’il s’agit là d’une œuvre plus légère, moins intellectuelle, où l’amusement se substitue à la profondeur introvertie du discours, où la solitude du causeur s’entoure soudain d’une bande de comparses un brin pesants. Le Kammerphilharmonie Bremen submerge la pianiste, l’oblige à passer sur le registre du spectacle mondain, grossit le trait et les articulations. Dès l’allegro, la lourdeur de l’orchestre (capté de manière étouffée et lointaine) ramène violemment l’auditeur de la stratosphère dans une terre compacte que même Hélène Grimaud ne parviendra pas à retourner.

Et l’on préfère mille fois à ces acrobaties facétieuses les 5 Préludes et Fugues du Clavier bien tempéré, d’une toute autre tenue. L’incartade concertante mise à part, voici donc un récital digne d’intérêt, fortement empreint de la personnalité d’Hélène Grimaud, et que les amateurs de Bach au piano apprécieront pour son lyrisme distant et enlevé.  

Alexandre Barrère

Technique : bonne prise de son, assez ample, sauf dans le Concerto pour clavier où l’orchestre est en retrait, et sourd.