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Entretien avec Anatoly Gridenko, gambiste

Publié dans : Dossiers - Interviews
4 février, 2012

Entretien avec Anatoly Gridenko, gambiste, chef du Chœur du Patriarcat russe

Sitôt le concert terminé, nous profitons d’un moment privilégié en compagnie d’Anatoly Gridenko, dans sa « logette ». Bienveillant et détendu, le chef du Choeur du Patriarcat russe, qui a notamment enregistré une série d’œuvres liturgiques russe du Moyen-âge au XVIIe siècle chez Opus 111, nous livre quelques pensées sur ce répertoire hélas encore trop méconnu de nos occidentales oreilles…

Anatoly Gridenko – D.R.

« La question n’est même plus de savoir quelle a été l’influence de la musique européenne sur la musique religieuse russe. »

Muse Baroque :  Vous avez pratiqué la viole de gambe. Il y a quelques ensembles sur instruments d’époque en Russie. Qu’en est-il de la musique baroque russe ?

Anatoly Grindenko : Cette musique commence chez nous à la fin du XVIIe siècle, au moment des réformes de Pierre Ier. Après Pierre le Grand, on invitait en Russie des compositeurs italiens et allemands. Beaucoup de musiciens russes, par la suite, allaient étudier en Italie, comme d’ailleurs les peintres et les chanteurs. On peut parler de révolution : la culture russe était échangée contre la culture européenne. Il n’y a pas de continuité avec la tradition russe antérieure.

En comparaison avec ce qui se faisait en Europe, la musique russe est plus simple, emprunte de naïveté, ancrée dans la sincérité. J’ai enregistré avec la soprano Iana Ivanilova un disque de musique vocale, pour Opus 111. C’est une musique agréable, composée pour la Cour.

M. B. :  Comment êtes-vous arrivé à la musique religieuse ?

A.G. : Au conservatoire, j’ai étudié le chant grégorien et la musique de la Renaissance, mais de la musique ancienne russe, on ne nous en parlait presque pas, elle n’était pas connue. J’ai étudié pendant la période soviétique. Or la musique professionnelle, avant le XVIIe siècle, était exclusivement religieuse ; du coup les autorités communistes ne voulaient pas que cette musique soit jouée. Puis j’ai fait la connaissance d’un spécialiste de l’ancienne musique russe, paléographe et également compositeur, Vladimir Martynov.

C’est lui qui m’a procuré les premiers manuscrits. J’ai été étonné de découvrir que notre musique n’avait rien à envier au chant grégorien et qu’elle était très intéressante. Elle m’a beaucoup plu. Et puisque personne ne s’en occupait, j’ai décidé de m’en occuper moi-même. En quelque sorte, je devais le faire.

Dans mon enfance, je n’aimais pas particulièrement les chœurs. L’ancienne musique russe, ce n’est pas à proprement parler des chœurs ; je conçois plutôt cela comme un ensemble, un collectif — tout comme le Chœur du Patriarcat. Comme en Europe, les chœurs en Russie n’étaient pas immenses.

M. B. :  De quelles sources dispose-t-on pour la musique ancienne russe ?

A.G. : Il y a beaucoup de manuscrits. La notation, faite de neumes, ne ressemble pas à celle du grégorien, mais plutôt à la notation paléo-byzantine, telle qu’on peut par exemple la trouver dans certains manuscrits du fonds Coislin.

M. B. :  Peut-on parler d’influence de la musique européenne sur la musique religieuse russe ?

A.G. : Pierre le Grand a forcé la Russie à étudier la culture européenne, comme il a forcé les hommes à raser leurs barbes et à se vêtir à l’européenne. La musique religieuse russe a adopté le langage musical de l’Europe. La question n’est même plus de savoir quelle a été l’influence de la musique européenne sur la musique religieuse russe : il vaut mieux se demander ce qu’il est resté de russe dans la musique européenne en Russie.

M. B. :  Anatoly Gridenko, merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien.

Propos recueillis et traduits du russe par Loïc Chahine, avec l’aide de Savva Kharitonov (administrateur du Chœur du Patriarcat) à l’occasion de la Folle Journée de Nantes le samedi 4 février 2012.