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Entretien avec Arnaud Marzorati, chanteur et directeur artistique de l’ensemble Lunaisiens

Publié dans : Dossiers - Interviews
15 avril, 2010

Entretien avec Arnaud Marzorati, chanteur et directeur artistique de l’ensemble Lunaisiens

 

Arnaud Marzorati – D.R.


« Grétry rêvait d’un orchestre sans chef où chaque instrumentiste deviendrait créateur de sa propre partition. »

En mars dernier, nous avions pu assister, au milieu de cette florissante année Grétry, à la représentation de Zémire & Azor à l’Opéra Comique. Co-fondateur de l’ensemble Lunaisiens, le baryton au timbre chaleureux s’était illustré chez Boismortier ou Dornel, Lully, Desmarest ou Delalande. Cette forte prédilection pour le répertoire français n’a jamais vraiment quitté celui qui commença le chant au sein de la maîtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles. On le retrouve aussi dans des créations contemporaines (chut ! nous n’en toucherons mot sur nos terres baroqueuses) ou dans les chansons de Béranger (chut encore !). Le chef a accepté de répondre à nos questions autour de cette œuvre rare de Grétry, où l’on découvre que cette œuvre belle n’était point bête .

Muse Baroque : Quelle est l’origine de ce projet, comment êtes-vous venu, avec Jean-François Novelli, à choisir cet opéra ?

Nous avons choisi cet opéra parce qu’il propose le thème de la « Belle et la Bête »: conte extraordinaire qui parle largement à tous les publics. De plus, c’est une histoire forte, un récit initiatique tout comme par exemple la Flûte Enchantée de Mozart; pour trouver l’amour, le « noble » amour, il faut passer par de terribles épreuves.

M.B. : On a pu remarquer à quel point le théâtre est au centre de cet opéra ; est-ce un élément caractéristique de l’écriture de Grétry ? En quoi se différencie-t-il de ses prédécesseurs (Rameau entre autres) ?

Grétry se définissait comme un musicien de scène, de théâtre; il ne voulait pas écrire le « Grand Œuvre »; il laissait les grandes pages symphoniques à Haydn ou Gluck.

Ce que cherchait Grétry, c’était avant tout une écriture au service du texte du livret, une musique qui révèle les caractéristiques et les sentiments des personnages, ainsi que le dénouement et la dramaturgie de l’histoire.

M.B. : Parlons à présent de votre travail. L’on a été dès le début frappé par la musicalité de la déclamation des personnages et le soin que chacun portait à l’intelligibilité du texte ; comment se sont déroulées les répétitions et quels ont été vos axes de travail ?

Les axes de travail se sont portés sur le mélange de la musique et des textes parlés. Il était essentiel, en gardant l’esprit de Grétry et de Marmontel, de réunir à la fois l’art du chant et l’art de la déclamation; aussi avons-nous travaillé jusqu’à ce que le chant et la déclamation se réunissent en une seule et puissante parole, celle de la « tragédie lyrique ». Rappelons qu’à cette époque les grands tragédiens travaillaient leurs voix comme des chanteurs, de même que les grandes cantatrices imitaient les intonations des tragédiennes.

M.B. : Vous-mêmes teniez un rôle très important, celui du père de Zémire. De quelle manière vous êtes-vous réparti le travail avec Jean-François Novelli, second directeur artistique tenant lui-même le rôle d’Ali ? Comment les musiciens se sont-ils coordonnés puisque vous étiez tous deux sur scène ?

Les musiciens ont pris conscience que sans chef d’orchestre, ils devenaient responsables de l’histoire, metteurs en scène. Et qu’il était de leur devoir de « réinventer » la musique, de devenir eux-mêmes des acteurs de la scène. Grétry nous dit dans ses mémoires, qu’il rêvait d’un orchestre sans chef où chaque instrumentiste deviendrait créateur de sa propre partition.

Zémire & Azor © Victor Tonolli


M.B. : A plusieurs reprises l’on a été surpris par des effets d’attente, avec le texte et la musique. Je pense par exemple au dernier Acte, au moment où Sander tente de retenir Zémire : les chanteurs passent très facilement du chant à la parole et vice-versa, alors que l’orchestre joue. Quelles sont les indications de Grétry concernant l’interprétation de l’œuvre ?

Grétry parle très clairement de la nécessité pour le chanteur de faire passer le texte avant la voix. Le tragique du mot passe avant la rondeur de la voix.

M.B. : Concernant la fin de l’opéra, vous avez repoussé le dernier chœur après le récit de la fin et les applaudissements, créant un heureux effet de surprise. Pour quelle raison ?

Nous avons voulu offrir le chœur final comme un cadeau. Il n’est pas habituel en Opéra de faire des bis. Aussi avions-nous choisi ce petit clin d’œil d’ »Happy End » en faisant chanter également dans ce chœur final,  tous les participants au spectacle. Si cela avait été possible, nous aurions aussi fait chanter l’orchestre! Pourquoi pas?

M.B. : La grande majorité des musiciens de cette production est jeune, certains sont encore étudiants. Que souhaitiez-vous trouver avant tout, aussi bien chez les chanteurs que les instrumentistes ?

Jean-François et moi-même sommes des passeurs. Nous voulons offrir aux jeunes générations de musiciens notre enthousiasme et notre foi. Mais ce qui aiment la musique avec passion n’ont pas besoin de tuteurs…et la jeunesse musicale est une jeunesse de cœur…un cœur qui bat est un cœur jeune.

M.B. : Vous avez créé l’ensemble Lunaisiens avec Jean-François Novelli. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre répertoire, vos projets futurs ?

Les Lunaisiens veulent passer des frontières et faire de découvertes…ils sont des explorateurs. C’est pourquoi, parmi leurs prochains projets, il y aura de l’orgue de barbarie, du saxophone, des Ondes martenot, des cloches, du flageolet, etc. Tout cela, bien sûr, dans l’esprit baroque.

Qu’est-ce que l’esprit baroque? Je n’ai pas de réponse, je n’en ai que le rêve et le désir….désir de faire et de partager.

 

Propos recueillis par Isaure d’Audeville, le 15 Avril 2010

Site Internet d’Arnaud Marzorati