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Entretien avec Benjamin Lazar

Publié dans : Dossiers - Interviews
16 avril, 2008

Entretien avec Benjamin Lazar 

autour de L’Autre Monde ou les Etats & Empire de la Lune de Cyrano de Bergerac

 

© Romain Juhel

« Sur la Lune, tous les hommes ont un très grand nez. »

Du 10 au 26 avril, Benjamin Lazar et l’Ensemble La Rêveuse donnent au Théâtre de l’Athénée à Paris l’Autre Monde ou les Etats et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, roman de science-fiction, conte philosophique et récit d’une étonnante drôlerie tout à la fois, dont nous avons 
chroniqué la première dans un compte-rendu rédigé « à la manière de ».

Nous avons donc cherché à en savoir un peu plus sur ces deux aventuriers à la douce folie que sont Cyrano et Benjamin…

Muse Baroque : Alors que les pièces de théâtre baroques ne manquent pas, pourquoi avoir choisi de mettre en scène un… roman ?

Benjamin Lazar : Parce que le XVIIe siècle est une période extrêmement riche, et pas seulement par sa production théâtrale. La poésie et les autres formes d’œuvres nourrissent beaucoup ma vision de cette période et j’aime bien partager les textes que j’aime avec le public, c’est une façon de continuer à les explorer. Le théâtre peut aussi être le lieu pour faire découvrir des œuvres qui ne lui sont pas, à priori, destinés. C’est d’ailleurs un axe de travail de ma compagnie, Le Théâtre de l’incrédule, puisque la saison prochaine je créerai un spectacle autour de la nouvelle de Marguerite Yourcenar Comment Wang-Fô fut sauvé avec le quatuor de saxophones Habanera et le compositeur Alain Berlaud.

La première version de ce spectacle est née en mai 2004, juste avant que je n’aborde  la mise en scène du Bourgeois Gentilhomme de Molière avec Vincent Dumestre et Cécile Roussat. Avant cette aventure qui mettait en présence des dizaines d’instrumentistes, danseurs, chanteurs et comédiens, j’ai eu plaisir à élaborer avec Benjamin Perrot et Florence Bolton cette forme bien plus légère mais dans ce même souci de dialogue entre la musique et la déclamation, en germe dans le roman, puisque les nobles Lunaires parlent en musique!

Et puis, L’Autre Monde est un roman, mais profondément théâtral, par la vivacité de ses dialogues et d’une façon générale le dynamisme de son style. il est assurément fait pour être dit, si on en croit l’injonction du narrateur au début du roman : « Écoute, lecteur! » Quelle meilleure invitation à la lecture à voix haute!

M.B. : Est-ce que l’intégralité du texte de Cyrano de Bergerac est jouée ?

B.L. : Loin de là! J’aime comparer ce roman à un cabinet de curiosités extrêmement dense et où l’on peut se perdre, car Cyrano peut tout d’un coup développer une très longue théorie scientifique ou politique qui interrompt le fil de la narration. Cela ne passerait pas dans un spectacle, ou alors il faudrait qu’il dure 10h et non 1h35 !  Ce spectacle est donc un chemin possible dans cette œuvre géniale. Bien des passages enlevés l’ont été à regret, comme celui où l’on apprend que sur la Lune, tous les hommes ont un très grand nez car c’est un signe d’honnêteté et de libéralité, et qu’ils peuvent servir de cadran solaire lorsque leur ombre, par un renversement de la tête et une grimace appropriée, vient taper sur les dents! c’est un exemple parmi d’autres. C’est pourquoi ce spectacle est aussi une invitation à la lecture, et d’ailleurs de nombreux spectateurs se procurent le disque enregistré chez Alpha, mais vont aussi se procurer l’édition intégrale en poche.

© Romain Juhel

M.B. : Quels ont été vos choix de mise en scène ? On pense en particulier à ces musiciens et à ses instruments présents sur la scène et qui illustrent le conte un peu à la manière d’une bande-son de film muet…

B.L. : Pour résumer, je dirais que nous avons décidé qu’avec la scénographe Adeline Caron, nous avons décidé de laisser toute la place au texte. Car toutes les inventions de Cyrano existent dans son style. il n’est pas besoin de représenter les machines volantes ou les livres qu’on lit avec les oreilles : c’est la phrase qui est la machine, sa syntaxe les rouages, sa musicalité son envol… Pour accompagner cette langue en action, la musique est un soutien immatériel qui ne limite pas l’imagination mais qui au contraire l’amplifie. La musique a plusieurs fonctions dans le spectacle : elle permet au narrateur et au spectateur de reprendre haleine, elle fait dialoguer Cyrano de Bergerac avec des compositeurs de son époque (on s’est également permis des sauts dans le temps en avant et en arrière) tel Sainte-Colombe, lui  aussi créateur génial et audacieux quelque peu dans l’ombre. Elle a aussi, comme vous le soulignez, cette fonction de « bande-son ». Mais la musique se faisait volontiers ainsi illustratrice à l’époque si l’on pense, par exemple, aux montées chromatiques pour parler du ciel ou de la terre. Ici, c’est un terrain d’invention très ludique pour les musiciens, qui utilisent leur instrument de toutes les façons possibles, parfois à l’envers – ce qui va bien avec ce monde renversé qu’est la Lune !

M.B. : Comment travaillez-vous votre gestuelle ?

B.L. : Je fais une synthèse de ce que je connais de l’art de la gestuelle  au XVIIe siècle par les traités de l’art de l’acteur et de l’orateur et par l’iconographie -ou plutôt la synthèse se fait d’elle-même, car je ne pense jamais, quand je choisis un geste, à un traité ou un tableau en particulier : ce sont des images que j’ai assimilées et qui reviennent dans une sorte de réminiscence construite.
Ensuite je confronte et mêle cette synthèse à ce que chaque style apporte et impose. Car les styles conduisent  aussi une certaine façon de gestuer. Ici, un tel texte, si dynamique et fou, oblige le corps entier à se mobiliser, comme le peuple lunaire qui « gesticule ses conceptions ».
c’est pourquoi mon interprétation dans ce spectacle ne tient pas du seul art oratoire   et de la gestuelle de  rhéteur : il y entre aussi  des éléments de pantomime et de danse.
Louise Moaty, avec qui j’ai travaillé pour cette reprise, a été  une partenaire précieuse pour affiner les intentions, les gestes et les déplacements, ainsi que les enchaînements entre la musique et la déclamation.
Ensuite, la gestuelle, et plus généralement le travail corporel, évoluent au fil des représentations : elle s’enrichit ou se simplifie selon les jours. C’est un auxiliaire de l’expression qui doit rester vivant et malléable. J’essaie d’ailleurs de communiquer cette  liberté quand je travaille avec des chanteurs.

 

M.B. : Enfin, depuis votre enregistrement chez Alpha, votre lecture de l’œuvre a-t-elle évoluée ?

B.L. : J’aime bien l’enregistrement d’Alpha car le travail fait Aline Blondiau et Louise Moaty a été un moment d’approfondissement et de découverte. Il règne dans le disque une atmosphère assez méditative, renforcée par la réverbération naturelle du lieu de l’enregistrement et peut-être créée aussi par l’ambiance qui se dégageait de nos séances de travail nocturne.
Mais la scène est un lieu tout à fait différent. Je peux dire sincèrement que je découvre des choses sur le texte à chaque représentation et qu’aucune ne se ressemble, aussi écrit que le spectacle puisse paraître dans ses déplacements. La scène est est vraiment un lieu extraordinaire où les « lieux » créés par l’écriture prennent une réalité : on peut alors les explorer avec le public, avoir peur, rire, pleurer, réfléchir avec lui. C’est pourquoi je ne peux résumer « ma » lecture de l’œuvre : elle se métamorphose sans cesse. N’est-ce pas le propre de cette époque, où les choses se dérobent et changent quand on veut s’en saisir ?

M.B. : Merci beaucoup et à bientôt ! 

Propos recueillis par Viet-Linh Nguyen le 16 avril 2008. 

Liens :

Athénée Théâtre Louis Jouvet
Video chez Alpha, qui a fait paraître l’intégralité du spectacle en disque