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Entretien avec Claire Lamquet, violoncelliste

Publié dans : Dossiers - Interviews
19 novembre, 2010

Entretien avec Claire Lamquet, violoncelliste et fondatrice de l’ensemble Hemiolia

à l’occasion de leur premier enregistrement consacré à Marie-Alexandre Guénin

 

Claire Lamquet – D.R

« On oublie souvent qu’entre les stars de la musique il y eut des maillons qui ont eu une importance énorme car ce sont eux qui ont semé les germes des génies que l’on a connus par la suite. »

Marie-Alexandre Guénin occupa durant trente ans le poste de premier violon de l’Opéra de Paris. C’était donc tout naturellement qu’un petit café de l’Avenue de l’Opéra nous permis d’échanger avec Claire Lamquet autour du premier enregistrement de son ensemble Hemiolia, consacré à ce compositeur maubeugeois.

Muse Baroque : Hemiolia… Pourquoi avoir choisi ce nom pour votre ensemble, créé en 2008 ?

Claire Lamquet : « Hemiolia » vient du terme français « hémiole » que nous avons un peu italianisé, pour faire un lien entre les deux répertoires au sein desquels chacun d’entre nous évolue. En choisissant ce nom nous avons voulu faire un clin d’œil à ce procédé très courant à l’époque baroque et qui, je crois, lui est spécifique, bien que les époques postérieures l’utiliseront également. Le choix du nom n’a pas été facile car il existe déjà de nombreux ensembles ; j’avais pensé entre autres à « l’ensemble da caccia« , en référence au hautbois da caccia [de chasse] qui est également très utilisé dans cette musique-là et nous avions aux débuts de l’ensemble fait pas mal de programmes avec hautbois. Mais c’est finalement Hemiolia qui a remporté tous les suffrages.

M.B. : Qu’est-ce qui vous a poussée à fonder votre propre ensemble ?

C.L. : C’était une idée que j’entretenais depuis longtemps déjà car lorsque l’on joue dans d’autres ensembles, on est obligé de faire ce que le chef demande – ce qui est souvent bien et très enrichissant ! – mais j’avais envie d’avoir ma propre démarche pour vraiment construire quelque chose sur la durée, avec des musiciens que je connaissais bien et l’étendue du répertoire que nous avons choisi de privilégier justifie la volonté de réaliser un travail à long terme. Nous sommes encore de jeunes professionnels et c’est également une façon de progresser ensemble.

M.B. : Et vous arrivez facilement à vous accorder sur l’esthétique et les choix d’interprétation ?

C.L. : On discute beaucoup, assez vivement parfois mais c’est finalement ce dialogue qui est enrichissant. Une des caractéristiques propre à l’ensemble est que nous avons tous étudié à la fois en France et en Italie, et les deux formations sont vraiment complémentaires. On essaie de concilier la rigueur, la précision et la finesse de son que donne l’école française  et la technique d’archet spécifique à l’école italienne qui présente un côté plus expansif, plus chanté. On espère que cette double formation nous permettra d’acquérir une sonorité d’ensemble qui nous sera propre.

M.B. : Dans ce premier enregistrement, vous êtes entourée des violonistes Bérengère Maillard et Patrizio Germone. Cette petite formation surprend car le répertoire à trois doit être assez limité…

C.L. : En fait, nous essayons de retracer l’histoire de la Sonate en trio (deux dessus et basse continue), depuis ses origines jusqu’au début du XIXesiècle au cours duquel elle a été peu à peu supplantée par le trio à cordes (dans lequel l’alto a pris la place du second violon) puis par le quatuor. Il nous arrive de jouer un répertoire plus ancien, auquel cas il y a alors un continuo, plus ou moins fourni. Mais ce qui est intéressant dans la seconde moitié du XVIIIe c’est que l’on trouve des œuvres qui n’ont ni basse chiffrée, ni basse réalisée, mais seulement une partie de violoncelle, et c’est le cas des trios et duos de Guénin que nous avons enregistrés.

C’est un répertoire que l’on a complètement oublié et qui n’est presque jamais joué, alors que de très nombreux compositeurs ont écrit pour cette formation, même si elle a rapidement laissé place au trio à cordes avec alto, puis au quatuor. Elle présente un intérêt musical bien sûr, mais également un intérêt historique car en France beaucoup de ceux que l’on considère aujourd’hui comme ayant été de « petits  maitres » l’ont utilisée ainsi que d’autres compositeurs, comme Beethoven par exemple, ou Boccherini. C’était une forme très rependue, délaissée aujourd’hui car nos oreilles modernes ont connu des œuvres harmoniquement bien plus riches. Ayant connu les harmonies  incroyables d’un Debussy par exemple, elles ne sont plus surprises par celles d’un Mozart, à moins de se replacer dans un contexte de jeu ou d’écoute propre à l’époque durant laquelle l’œuvre en question a été écrite.

On oublie souvent qu’entre les « stars » de la musique il y eut des maillons qui ont eu une importance énorme car ce sont eux qui ont semé les germes des génies que l’on a connus par la suite. Par exemple, je pense qu’il n’y aurait peut-être pas eu le Mozart génial que l’on connaît sans Gossec car l’univers musical dans lequel il a grandi a façonné et influencé sa manière de composer et de proposer de nouvelles choses. Voici pour illustrer mon propos un petit texte, écrit à l’occasion d’un de nos concerts : « Marie-Alexandre Guénin, né sous le très aristocratique Louis XV, côtoya Rameau un demi-siècle avant la Révolution. S’il n’a sans doute pas rencontré Berlioz, il est mort sous le règne bourgeois de Louis-Philippe d’Orléans, presque cinq ans après la création de la Symphonie Fantastique. Durant sa très longue vie au service de la musique, il cumula contre lui plusieurs facteurs d’ordre politique, artistique et sociologique qui conduisirent à son éviction du paysage musical français. Mais, si son nom et son œuvre ont été oubliés, son rôle social et sa musique, remis à leurs justes places, sont tout à fait considérables, puisque maillons incontestablement nécessaires d’une chaîne qui a garanti jusqu’à nous la perpétuation d’une musique spécifiquement nationale. Espérons que l’Histoire – qui ne peut, dans aucun domaine, se résumer aux quelques hommes et évènements illustres que la postérité a gardés en mémoire – lui rendra un jour la place qu’il mérite. »

M.B. : Vous expliquiez dans le livret du disque qu’Hemiolia serait plutôt consacré à la redécouverte des compositeurs oubliés, comme Guénin, et particulièrement ceux du Nord de la France. Pensez-vous trouver suffisamment de matière à votre travail ?

C.L. : Il y a énormément de choses à faire ! Je suis née à Maubeuge, comme Guénin ; j’ai découvert sa musique en cherchant à connaitre l’histoire de ma région et  j’ai vu qu’elle présentait de grands intérêts, historiques et musicaux, sans lesquels nous ne serions bien évidemment pas restés attachés au personnage ! Le Nord de la France a vraiment été un vivier de musiciens, il ne se limitait pas à notre seule région Nord-Pas-de-Calais, je pense plutôt au Hainaut historique qui s’étend vers la Belgique. François-Joseph Gossec par exemple est né à une dizaine de kilomètres de Maubeuge ; il y a étudié et a rencontré Guénin à qui il a enseigné la composition et c’est un peu lui qui l’a introduit dans le monde musical de Paris.

On compte beaucoup de compositeurs dont les œuvres ne sont ni répertoriées ni éditées. Il reste vraiment beaucoup de choses à faire.

M.B. : Selon vous, cette richesse est propre à votre région ?

C.L. : Au contraire, je pense que c’est le cas de beaucoup de régions de France mais tout reste inexploité, les partitions dorment toujours dans les bibliothèques. Il y a encore vingt ans, Gossec était totalement méconnu, personne n’avait entendu son nom ; et puis Claude Role, musicologue au CMBV, a commencé à s’intéresser à lui, il lui a consacré un ouvrage et on s’est mis à regarder ses partitions petit à petit. De la même manière on doit pouvoir trouver des choses intéressantes un peu partout, il faut simplement faire la démarche et les recherches nécessaires. Il y a sûrement beaucoup de choses à jeter car tous n’étaient pas des génies, mais il faut voir que le statut de compositeur a beaucoup évolué au fil du temps.

Aujourd’hui, c’est devenu un métier à part entière mais au XVIIIe siècle tous les musiciens composaient et jouaient leurs propres morceaux, la production était bien plus prolixe mais aussi plus éphémère car on jouait la musique de son temps et une fois qu’elle était dépassée on jouait autre chose. Il fallait sans cesse la renouveler. Je me souviens avoir lu une lettre que Carl Philippe Emmanuel Bach avait écrite après la mort de son père et dans laquelle il écrivait que son « père avait quand même été un bon compositeur parce qu’aujourd’hui encore, certaines de ses œuvres restent audibles ». Ce ne sont pas les mots exacts mais c’est curieux de suivre l’évolution des goûts et surtout  de voir qu’à cette époque c’est le fils qui était considéré comme le vrai génie et non Jean-Sébastien Bach lui-même, comme c’est le cas actuellement.

M.B. : Pour revenir un peu sur les pièces de Guénin que vous avez enregistrées, elles ont donc été spécifiquement écrites pour violoncelle, et non simplement pour un instrument de basse ?

C.L. : Exactement, la troisième voix est explicitement destinée au violoncelle. C’est amusant parce que si l’on compare cette partie avec celles des violons, on remarque que certains doigtés y sont précisés, notamment dans les duos, alors qu’aucun n’est indiqué pour les dessus. Nous sommes autour des années 1770, et à cette même époque Jean-Louis Duport publie une méthode dans laquelle il essaie d’organiser un peu la technique du violoncelle – j’imagine que ce devait être un peu anarchique jusque-là – certains doigtés sont similaires. On sait que Guénin et Duport ont beaucoup travaillé ensemble et même si Guénin était un musicien très virtuose, il était seulement violoniste et je ne pense pas qu’il ait eu suffisamment de connaissances pour écrire les doigtés du violoncelle, ce sont deux instruments aux techniques très distinctes. C’est une sorte de clin d’œil aux violoncellistes car la méthode de Duport est encore utilisée de nos jours et ce musicien a fortement contribué à la fondation de l’école française moderne.

M.B. : En quoi ont consisté vos recherches sur Guénin et sa musique ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

C.L. : La première étape fut de découvrir le compositeur dont je connaissais vaguement le nom mais personne n’en parlait, même dans la région. Je suis tombée dessus un peu par hasard, il y a environ deux ans, en consultant les archives du Conservatoire de Maubeuge où j’ai enseigné. J’ai découvert plusieurs copies des ses œuvres et j’ai voulu en savoir davantage. Claude Role avait écrit au cours de ses recherches sur Gossec un petit fascicule à propos de Guénin, j’ai réussi à m’en procurer un exemplaire.  J’ai ensuite fait appel à un autre musicologue, Bernard Gaudfroy, qui m’a beaucoup aidée dans les recherches d’ordre biographique et organologique, et on s’est aperçu que ce compositeur avait eu un rôle très important à son époque.

J’ai dû voyager un peu partout pour trouver des partitions, le travail éditorial fut assez conséquent. La musique de Guénin a été largement éditée et diffusée à travers l’Europe, plusieurs copies se trouvent en Italie, en Belgique ou en Allemagne, et même en Israël et aux États-Unis. La plupart étaient incomplètes mais nous avons pu faire des recoupements et reconstituer les parties et les indications de nuances.

Le travail réalisé a été très long mais sans grandes difficultés, tous ceux que j’ai croisés m’ont apporté leur aide. La Fondation de France nous a de plus accordé une bourse  « Déclic jeune de la vocation » pour nous encourager à poursuivre notre travail.

M.B. : Aviez-vous dès le début le projet de faire un enregistrement ou est-ce une idée qui est venue par la suite ?

C.L. : J’y ai pensé assez rapidement. Plusieurs coffrets d’œuvres intégrales, de Bach, de Mozart, sont sortis alors que nous commencions à monter ce projet et j’ai été frustrée de ne pas pouvoir entendre la musique de Guénin, au moment où je cherchais à la connaitre. En gravant un CD nous voulions donc apporter une petite pierre à l’édifice, permettre aux gens de découvrir de nouvelles choses et donner accès à cette musique, replacée dans un contexte d’interprétation qui tend à mettre en avant une esthétique sonore dont on suppose qu’elle serait proche de celle de l’époque.

L’Ensemble Hemiolia – D.R.


M.B. : En tant que jeune ensemble, comment avez-vous fait pour convaincre de l’intérêt et de la qualité de votre travail ?

Les démarches que nous avions faites auprès de grandes maisons de disques n’ont pas abouties car aucune n’était prête à prendre de risque. Nous avons donc créé une association parallèlement à l’ensemble pour soutenir et promouvoir nos projets, avec un petit label qui nous a permis de diffuser ce premier enregistrement. Nous avons également reçu le prix d’interprétation musicale du Lions Club Européen. Chacun a donné beaucoup de son temps et de son énergie ! Aujourd’hui, forts de ce premier succès, nous avons de sérieux contacts avec des maisons de production prêtes à nous soutenir pour nos prochains projets.

M.B. : Parlons à présent de votre parcours. Comment êtes-vous arrivée à la musique baroque et au violoncelle ?

C.L. : Petite, mes parents m’ont fait prendre des cours de piano mais l’instrument ne m’attirait pas particulièrement. Et puis un jour, je devais avoir huit ans, j’ai assisté à un concert de violoncelle ; le son et la forme de l’instrument m’ont fascinée, je voulais moi aussi avoir la même « boîte » mais sans penser tout de suite à en faire mon métier. J’ai commencé à étudier à Maubeuge puis à Lille et suis entrée ensuite dans la classe de David Simpson, au CRR de Paris, pour me consacrer à la musique baroque. Une part importante du répertoire solistique du violoncelle est constituée par des pièces du XVIIitalien et il est trop souvent négligé ; l’enseignement que j’en avais reçu avait attisé ma curiosité, je voulais en apprendre davantage. C’est pour cela que j’ai décidé de partir étudier ce répertoire au conservatoire de Palerme qui a un très bon département de musique ancienne, dans les classes d’Andra Fossà, Riccardo Minasi et d’Enrico Onofri. J’y termine actuellement un master. Je joue assez régulièrement avec des ensembles italiens, pour mes études ou dans un cadre professionnel et cela me permet de vraiment m’imprégner de ce style particulier.

M.B. : Quels sont les prochains rendez-vous que nous donne l’ensemble Hemiolia ?

C.L. : Nous avons le projet d’un nouvel enregistrement, probablement pour l’automne prochain, toujours autour des compositeurs du Hainaut. De Guénin, il y aura des sonates en trio mais « qui doivent se jouer avec tout l’orchestre », comme le précise la partition ; cette mention apparaît également dans des œuvres de Mondonville ou ses contemporains, ce sont les débuts de la symphonie classique. L’effectif instrumental sera donc un peu plus important, je pense que nous doublerons les pupitres et un basson ainsi qu’un hautbois s’ajouteront dans les tutti, comme c’était pratiqué à l’époque. On n’a cependant que très peu d’indications pour le choix des couleurs orchestrales, à ma connaissance il n’existe aucun enregistrement de ces œuvres et il nous faut faire des recherches musicologiques.

Il y aura également des trios de Gossec. Nous avons d’ailleurs créé un programme autour de ces deux compositeurs (« Amis ou ennemis ? Deux violonistes dans la tourmente révolutionnaire ») dans lequel nous cherchons à mettre en regard le style propre à chacun, avec des œuvres composées la même année. Nous sommes en 1776 et il est assez curieux de constater que Gossec, alors âgé de dix ans de plus que Guénin, compose dans un style beaucoup plus novateur ! En effet, Guénin était probablement resté profondément royaliste au moment des troubles révolutionnaires, c’est pour cela qu’il a été destitué de ses différents postes et exilé à Marseille où il est entré au service du roi Charles IV d’Espagne, en exil également.

Les prochains concerts que nous donnerons autour de ce programme auront lieu au conservatoire de Saint-Cloud les 2 et 3 décembre, le 11 mars prochain au Théâtre du manège de Maubeuge ainsi qu’au festival « Embaroquement immédiat » de Valenciennes, au mois de mai.

M.B. : Merci beaucoup Claire Lamquet, de nous avoir accordé cet entretien.

 

Propos recueillis par Isaure d’Audeville le 19 novembre 2010.

  1. One Response to “Entretien avec Claire Lamquet, violoncelliste”

  2. […] l’avait annoncé Claire Lamquet lors de notre entretien, voici que l’Ensemble Hemiolia publie son second enregistrement, chez le jeune label Eurydice. […]