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Entretien avec Daniel Hope

Publié dans : Dossiers - Interviews
2 septembre, 2008

Entretien avec Daniel Hope 

à l’occasion de la sortie de son premier enregistrement de Vivaldi

 

© Felix Brode / DG

« La musique de Vivaldi recèle tout ce qu’un musicien, et particulièrement un violoniste, peut souhaiter. »

Daniel Hope chez Vivaldi ? La surprise est de taille pour ceux qui connaissaient l’élève de Menuhin uniquement à travers ses belles interprétations de Mendelssohn, Beethoven ou encore Chostakovitch. Le violoniste a aimablement accepté de répondre à nos questions, et d’expliquer sa présence inattendue en ces terres baroques.

Muse Baroque : C’est votre premier enregistrement de Vivaldi, et vous avez déclaré que « cela (vous) a pris des années pour jouer, penser et vivre cette musique ». Pourquoi Vivaldi vous tient-il tant à cœur en tant que musicien?

DH : Le premier véritable concerto que j’ai étudié, alors que je n’étais qu’un petit garçon de 6 ans, était le Concerto en la mineur de Vivaldi. Même si jeune, j’ai trouvé que la musique de Vivaldi avait une qualité rythmique « contagieuse » qui m’a énormément plu, et qui continue toujours plus à me plaire. La musique de Vivaldi recèle tout ce qu’un musicien, et particulièrement un violoniste, peut souhaiter. La variété des émotions, de l’explosif au sublime, résume la personnalité flamboyante de cet homme extraordinaire. Et au fur et à mesure de mes lectures, ce personnage et sa personnalité sont devenus encore plus fascinants pour moi.

© Felix Brode / DG


M.B : Vous mentionnez aussi la « grande profondeur » de son écriture, et en même temps votre lecture paraît formidablement agréable, joueuse, pleine de vitalité et… d’amusement, d’excitation. N’est-ce pas paradoxal?

DH : La musique de Vivaldi possède tant de facettes. Je trouve que la profondeur de l’expression qu’il insuffle à ses  mouvements « lents », ou plutôt ses mouvements centraux, est à couper le souffle. Ou encore dans l’air « Sovvente », il y a une mélancolie qui distille une grande beauté. Mais son humour et sa façon vivante de conter des histoires ne sont jamais loin. Cela a été un réel privilège de travailler avec à la fois l’Orchestre de Chambre d’Europe et Anne Sofie von Otter — Nous avons pris vraiment beaucoup de plaisir durant ces sessions d’enregistrement, inspirés par cette musique extraordinaire.

M.B : Comment avez-vous choisi les œuvres à enregistrer? Il y a tellement de concertos pour violons, sans compter l’intimité pure des sonates pour violon…

DH : Il est difficile de répondre à cette question. J’aurais souhaité faire 100 albums, tant la musique de Vivaldi est belle. Je dois avouer que je me suis torturé l’esprit pendant des mois sur le choix final de ce qui pourrait entrer dans un seul disque ! Pour moi le Concerto Grosso en ré mineur était une nécessité absolue car je l’ai joué et aimé toute ma vie, et parce que c’est une œuvre que j’ai souvent interprétée avec Menuhin. Par conséquent elle m’évoque des souvenirs particuliers. Je voulais aussi essayer et montrer les différentes manières dont Vivaldi utilise le violon — dans un Concerto « conventionnel », comme un instrument obligé, et au sein d’une structure de musique de chambre. Une fois que j’ai senti cette structure, j’ai écouté et interprété littéralement des centaines d’œuvres, jusqu’à ce que je trouve non seulement ce que j’espérais être le bon choix, mais aussi la pièce qui s’enchaînerait avec la précédente. Afin que l’auditeur ait la chance de nous rejoindre sur un vrai voyage musical, à travers le kaléidoscope de « Vivaldiana ».

M.B : Pouvez-vous nous en dire plus sur vos opinions sur la pratique interprétative ? Ici, vous avez apparemment choisi un compromis entre une interprétation historique pure et une approche romantique. L’orchestre joue avec des instruments modernes, excepté pour le groupe continuo qui inclut même une lirone. Et néanmoins, le phrasé sonne indéniablement « baroque »…

DH : Je ne dirais pas que c’est un compromis. Nous n’avons aucun moyen de savoir ce que l’authenticité est réellement. Ce que nous avons, c’est une mine d’informations provenant des compositeurs, musiciens et interprètes de l’époque. Et nous avons d’extraordinaires interprètes baroques aujourd’hui qui ont voué leurs vies à la recherche et à la création d’un monde sonore qui, nous l’espérons, est proche de celui de l’ère baroque. J’admire beaucoup ces interprètes. En les ayant écoutés intensément pendant de nombreuses années, j’ai gagné en confiance afin d’exprimer la musique baroque d’une façon qui je l’espère enveloppe le passé, et en même temps regarde aussi en avant. Avoir d’aussi bons musiciens que ceux du COE, ou Anne Sofie von Otter, était une occasion de se délecter de la musique de Vivaldi, en utilisant autant de couleurs et de timbres que nous pouvions trouver.

M.B : Pourquoi n’avez-vous pas choisi une interprétation historique?

DH : J’ai joué plusieurs fois avec des ensembles baroques, que ce soit le Concerto Köln ou le Balthasar Neumann Ensemble. Apprendre à jouer sur des cordes en boyaux, à la manière baroque et un archet baroque (ou classique) a été une expérience qui a changé ma vie, et une chose vers laquelle je retourne même à présent. Mais je suis aussi un fan du violon « moderne », et je pense parfois qu’on ne lui donne pas tout le crédit qu’on lui doit ! Il est, par exemple, possible de créer une large palette de couleurs « baroques » en utilisant des cordes métalliques — en réalité, certains de mes collègues du monde baroque m’ont avoué qu’ils utilisaient parfois des cordes de métal dans leurs enregistrements en gardant le secret car personne n’aurait cru cela d’eux ! J’en profite pour rebondir sur ce que disait Roger Norrington : « l’interprétation historique est dans l’esprit, non le matériel »

M.B : Avez-vous eu à modifier votre façon habituelle de jouer pour intégrer les découvertes du mouvement baroque ? Pensez-vous qu’une telle recherche théorique restreint la liberté des interprètes?

DH : Oui j’ai eu besoin de modifier certaines choses. Mais au contraire, loin d’être une restriction, je trouve ça extrêmement libérateur d’en apprendre autant sur les aspects théoriques de la pratique baroque. En particulier, l’usage de l’ornementation et de l’improvisation a été une révélation pour moi, et je me sens bien plus à l’aise en pouvant « pimenter » la musique baroque avec un soupçon d’ornementation ou d’improvisation ici et là !

© Steve Haberland / DG


M.B : Seriez-vous intéressé par d’autres œuvres baroques, comme celles de Bach, Bonporti, Corelli ou des compositeurs du début du XVIIème siècle comme Biber ou Melani?

DH : Je suis tout simplement fasciné par la période baroque, à la fois pour la musique, la littérature et les arts. Tous les noms que vous mentionnez m’intéressent énormément, en particulier Biber, que j’ai beaucoup joué, mais aussi Bonporti, Marini, Westhof, Babel et Pisendel et Matteis, pour en nommer quelques uns. Les violonistes ont la chance d’avoir une musique d’une telle qualité à portée de main.

M.B : Votre violon a un très beau son vibrant et grainé. Provient-il d’un célèbre luthier ancien ?

DH : Januarius Gagliano, 1769. Et, au passage, j’utilise des cordes « Pirastro oliv », qui sont en boyaux filés de métal [NdlR : de l'argent]. De telles cordes était aussi utilisées par quelques violonistes solistes à l’époque baroque, en particulier pour les cordes de sol et de ré.

M.B : Quels sont vos prochains projets?

D.H : Je devrais jouer beaucoup de Vivaldi ! Mais aussi continuer à diriger mon festival à Savannah (USA), qui a rapidement pris de l’ampleur ces dernières années, et qui accueille 100 manifestations en 17 jours, du baroque au jazz, en passant par les musiques du monde. Et j’espère bien trouver un éditeur français pour traduire le livre que j’ai écrit l’an dernier sur l’histoire de ma famille du XIXème et début du XXème siècle !

M.B : Merci beaucoup, Daniel Hope, pour cet entretien.

 

Propos recueillis en septembre 2008, traduction Muse Baroque.

Site DG consacré à Daniel Hope