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Entretien avec Danielle de Niese

Publié dans : Dossiers - Interviews
14 mars, 2008

Entretien avec Danielle de Niese

 

© Decca

« En ce moment, je suis habitée par le baroque. »

On l’a surnommée la « soprano qui danse » grâce à son interprétation de la Reine Cléopâtre dans le Giulio Cesare mis en scène par David McVicar à Glyndebourne en 2005. Certains ont alors parlé de la naissance d’une diva, alors même qu’à l’âge de 19 ans, Danielle de Niese chantait déjà au Met’ aux côtés de Renee Fleming, Bryn Terfel et Cecilia Bartoli… Rare voire unique chanteuse baroque capable de se déhancher langoureusement sur une ritournelle orchestrale de Haendel, la belle Danielle de Niese fascine par sa juvénile spontanéité, sa fougue, son investissement dramatique et bien sûr sa spectaculaire agilité vocale. Quand deux Muses Baroques se rencontrent, que peuvent-elles se dire ?

Muse Baroque : Chère Danielle, ce fut un plaisir de vous rencontrer et de vous écouter à Paris lors de votre concert presse en janvier. Nous sommes ravis que vous ayez accepté de répondre à quelques unes de nos questions, autour de la musique baroque. Pour commencer, pouvez-vous citer les compositeurs qui vous ont le plus influencée ?

Danielle de Niese : Je dirais qu’il s’agit de Mozart, Haendel, Monteverdi, Hugo Wolf, Schubert, ou Bizet. Il est difficile de vraiment s’arrêter sur ceux qui m’ont le plus influencée en tant que musicienne car je suis une artiste qui est constamment en train de se construire et d’évoluer. Tout ce que j’apprends et ce dont je m’imprègne enrichit mon âme d’artiste. Ca me permet de me développer, de continuer à m’épanouir… J’adore aussi d’autres compositeurs comme Massenet, Puccini, Verdi, Stravinsky, etc. Mais en ce moment, je suis habitée par le baroque et les compositeurs classiques.

M.B : Qu’est-ce que vous trouvez si particulièrement séduisant dans l’ère baroque ?

DdN : Beaucoup de choses ! La structure est un élément central des arias du XVIIIème italien qui figurent dans la plupart des opéras baroques. Elle offre des possibilités sans fin en termes de création et de recréation dans les sections de da capos des airs d’un personnage. Pour moi, la juxtaposition de la liberté à l’intérieur de la forme est ce qui rend la musique baroque tellement originale et… personnelle. Et avoir l’honneur de participer à l’interprétation des mélodies de Haendel est une énorme responsabilité. C’est ce qui différencie la musique baroque des autres genres

M.B : Quelle est votre œuvre baroque préférée ?

DdN : J’aime trop de chefs d’œuvre baroque pour tous les nommer, mais quelques uns de mes favoris sont Giulio Cesare, Rodelinda, Sémélé, le Messie (Haendel), Le Couronnement de Poppée (Monteverdi).

M.B : Avez-vous l’intention de vous spécialiser sur la période baroque (et classique) ? N’avez-vous pas peur d’être “labellisée” comme une chanteuse baroque ?

DdN : Je n’ai pas vraiment peur d’être catégorisée comme une chanteuse baroque car je suis d’abord et avant tout une chanteuse et une interprète. Je ne me considère pas vraiment comme une spécialiste, je n’ai pas entrepris d’étudier seulement la musique ancienne dans ma carrière. Ma première force a d’ailleurs été Mozart que je continue d’étudier et d’interpréter. Cependant, je suis si jeune et ma voix est toujours en train de se développer : je me suis donc frottée au répertoire ancien (Haendel, Mozart, Monteverdi, etc), mais aussi à Puccini, où j’ai chanté Lauretta dans Gianna Schicchi sous la direction d’Ozawa, et la Nannetta de Verdi dans Falstaff avec Alan Gilbert. J’ai encore le temps d’explorer leur répertoire à l’avenir :  mon prochain pas sera vers Donizetti.

M.B : En parlant des opéras italiens tardifs, improvisez-vous réellement vos da capos sur scène, ou bien tout est-il écrit d’avance ?

DdN : Je suis connue pour improviser mes da capos de temps en temps, mais je n’effraierais jamais personne en changeant complètement une reprise en milieu de représentation ! Je les préviendrais d’abord au cas où je changerai l’ornementation… La chose merveilleuse est que vous pouvez vraiment tester les ornements pendant la période de répétition. Le but est de trouver des figures utiles qui rehaussent le voyage émotionnel du personnage, et faire le maximum pour insuffler ces émotions à la musique et l’intrigue. Je pourrais continuer sur ce sujet pendant des siècles ! (sourire)

© Decca


M.B : Vous avez interprété le rôle de Cléopâtre plusieurs fois, votre vision de la Reine égyptienne a-t-elle évoluée ?

DdN : J’ai chanté Cléopâtre dans trois productions distinctes, et ma vision de celle-ci évolue toujours. Cléopâtre est un peu comme un diamant à plusieurs faces : sous des angles différents, on aperçoit différentes images d’elle. A chaque production, le résultat provient d’une collaboration entre le chef d’orchestre et moi-même. Cependant, en même temps, l’essence de Cléopâtre reste la même « dans mon cœur des cœurs », je n’ai plus à réfléchir pour me mettre dans sa peau, parce que je pense que je comprends ses multiples facettes d’une façon tellement intime que quand je la joue, je “suis” seulement [Cléopâtre]…

M.B : Toujours chez les têtes couronnées, vous avez également incarné l’ambitieuse Poppée dans le dernier opéra de Monteverdi, sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. Il semble que vous ayez un penchant pour les belles femmes ambitieuses et intrigantes… Pouvez-vous nous en dire plus sur cette expérience ?

DdN : Eh bien ! Je ne dirais pas que j’ai un goût pour les belles femmes ambitieuses et intrigantes. Ce qui est intéressant, c’est que les gens voient Cléopâtre et Poppée de cette façon. Moi, je ne les imagine pas vraiment comme ça, parce que quand j’interprète un rôle, je ne pense pas à un personnage en tant que stéréotype. J’essaie de regarder toutes les facettes d’une personne pour comprendre ce qui la motive… Poppée peut être vue comme une conspiratrice – je ne le nie d’ailleurs pas – mais ce qui est plus intéressant pour moi, c’est ce qui fait qu’elle est comme ça, et pourquoi elle fait certains choix pour protéger ceux qu’elle aime… J’aime Poppée, car c’est un défi incroyable de trouver de l’humanité en elle. Monteverdi l’a trouvée, il lui a donnée la plus belle musique à chanter. La chose étonnante à propos de Poppée est qu’alors que les autres la voient comme mauvaise, elle se croit aussi bonne. Ce qui m’a séduit, c’est cette vie remplie d’amour, de pertes, de peur, de succès, de défis, de famille et d’échecs aussi… voilà l’histoire de Poppée.

M.B : Après avoir interprété Les Indes galantes de Rameau, aimeriez-vous découvrir le répertoire spécifique des tragédies lyriques françaises ? Ou bien cela serait-il trop terne pour vous à cause du manque de grands airs héroïques, du caractère très déclamé ?

DdN : Je serais très intéressée par les tragédies lyriques. Durant mes courtes études du répertoire français, j’ai toujours trouvé que la prononciation était d’une grande importance, et la langue française est tellement mélodieuse… Au contraire, ce que j’admire dans ce répertoire est exactement le fait que l’on peut montrer les émotions d’un personnage sans un grand air de bravoure. Cela passe par une manière plus introspective, on pourrait dire que c’est intrinsèquement plus français ! (sourire)

M.B : Quels sont vos projets ?

DdN : Pour le futur, j’envisage d’approfondir ma technique, prévoir mon second album… Il y aura une nouvelle production du Couronnement de Poppée par Robert Carsen cet été avec Emmanuelle Haim au Festival de Glyndebourne, la sortie de mon album au Royaume-Uni et en Allemagne au printemps-été. Et aussi des concerts avec principalement du Mozart au Barbican en même temps que mes débuts au Concertgebouw à Amsterdam. Je débuterai en Autriche avec Ginevra dans l’Ariodante de Haendel au théâtre An der Wien. Je prépare enfin mon retour au Metropolitan Opera de New York dans le rôle d’Euridice dans la production d’Orphée de Mark Morris sous la conduite de James Levine : ce sera la première fois que je mourrai sur scène et je suis tellement enthousiaste !!!

M.B : Assistez-vous à des concerts ou des opéras en dehors de ceux dans lesquels vous chantez ? Lesquels avez-vous vu récemment ?

DdN : Je suis allée à une version de concert des Noces de Figaro à Tokyo, alors que je me produisais dans Susanna là-bas. J’ai vu Orphée et leLamento d’Arianna de Monteverdi ainsi que d’autres pièces jouées à Amsterdam, le cirque russe/chinois à The Carre, La Bohème et Die Frau Ohne Schatten à l’Opéra lyrique de Chicago, les expositions de deux de mes amis les frères Zhou qui sont des artistes extrêmement talentueux… J’aime voir des productions artistiques et musicales de toutes sortes de musique et d’arts. Mais je dois dire que quand je regarde des opéras, c’est que j’ai une toute petite chance de monter sur scène moi-même !

M.B : Enfin, si vous deviez conseiller un opéra baroque à nos lecteurs. Lequel serait-ce ?

DdN : Je pense que visionner le DVD du Giulio Cesare de Glyndebourne est un bon début. Il s’agit non seulement d’un brillant chef d’œuvre (peut-être un des meilleurs de Haendel) mais il est dirigé par William Christie, un des pères de la renaissance baroque, et un des meilleurs interprètes et enseignant dans la musique baroque. C’est aussi une production incroyable de David McVicar, qui relègue loin derrière tous les idées reçues sur l’opéra auquel il apporte une nouvelle vie. Ce fut un honneur de faire partie de cette production…

M.B. : Danielle, merci beaucoup pour cet entretien.

DdN : You’re welcome ! :-)

 Propos recueillis par Marion Doublet le 14 mars 2008. Traduction Marion Doublet.

 

Le site officiel de Danielle de Niese