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Entretien avec Denis Raisin Dadre, flûtiste et hautboïste

Publié dans : Dossiers - Interviews
25 août, 2012

Entretien avec Denis Raisin Dadre, flûtiste et hautboïste, directeur musical de Doulce Mémoire

 

Denis Raisin Dadre © Manuel Manrique

« Il y a dans les Leçons de ténèbres des échos de rites païens célébrant le passage de l’ombre à la lumière »

C’est sur un banc venteux et vermoulu, face à une vue sublime sur la colline de Vezelay surmontée de son Abbatiale que nous avons rencontré Denis Raisin Dadre pour cette plongée au coeur des ténèbres.

1. Lumières sur les Ténèbres de Cristobal de Morales

Muse Baroque : Parmi les Leçons de ténèbres de la Renaissance, pourquoi avoir sélectionné celles de Morales, le répertoire de la Chapelle Sixtine était-il un critère déterminant ?

Denis Raisin Dadre : Avec Doulce Mémoire, nous voulions à l’époque [en 2002] jouer des Ténèbres, j’avais étudié alors celles de Costanzo Festa, ou de Carpentras [NdlR : nom donné à Elzéar Genet ou Eliziari Geneti], mais celles de Morales se sont imposées à nous rapidement, en raison de leur inspiration et de leur qualité.

M.B. : A nous autres plus souvent habitués aux Ténèbres françaises de Lambert, Couperin ou Charpentier, pouvez-vous rappeler brièvement les caractéristiques du genre à la Renaissance ?

D.R.D. : L’Office des ténèbres était chanté au Moyen-Age en plain-chant, et dès le XVIe siècle, il est fréquemment mis en musique dans un style polyphonique, les compositeurs écrivant un ou plusieurs cycles sur le texte des Lamentations de Jérémie, dont les 4 premières forment un acrostiche alphabétique faisant défiler l’alphabet hébreu d’Aleph à Tau. C’est le cas de Lassus par exemple. Chez Morales, ce qui frappe, ce sont notamment les mélismes sur les lettres hébraïques qui sont de toute beauté. Vous noterez que les versets sont encore libres, puisque nous sommes avant les réformes du Concile de Trente (1545-1563).

M.B. : Du fait du parcours de Morales qui n’arriva à Rome que dans les années 1530, des apports hispanisants sont-ils décelables ?

D.R.D. : Morales respecte l’ambitus modal et les spécificités du genre, il demeure donc très fidèle à la tradition. Il est donc très difficile de déterminer s’il y a des influences espagnoles dans cette œuvre, seul un spécialiste pourrait peut-être y trouver quelques traces.

M.B. : Quelles sources avez-vous utilisées ? Posent-elles des soucis de restitution ? 

D.R.D. : Les sources sont complètes, et proviennent d’un manuscrit de la Bibliothèque Vaticane copié vers 1543 (Capella Giulia. Ms. XII, 3). Ces Leçons ont circulé hors de Rome, puisqu’elles furent éditées à Venise par Antonio Gardane en 1564. On retrouve aussi des traces de Leçons de ténèbres de Morales au Mexique, mais je ne suis pas certain qu’il s’agisse du même cycle.

 

Denis Raisin Dadre © Luc Detours

 

M.B. : Quel a été votre choix pour les effectifs et l’instrumentarium ?

D.R.D. : J’ai décidé de doubler les voix par un consort de flûtes, sans que cela soit systématique, même si à l’époque il n’y avait pas d’instruments à la Chapelle papale : les chanteurs y étaient plusieurs par voix. Lors de l’Office de Ténèbres, les ornements improvisés (diminutions, etc.) étaient  rigoureusement proscrits, je suis vigilant face à l’inventivité des chanteurs (sourire) !

M.B. : N’est-ce pas contradictoire d’observer strictement le Cérémonial pour les ornements, et non pour les effectifs ? Les instruments ne risquent-ils pas de déséquilibrer la masse sonore ?

D.R.D. : Je trouve que cela est plus confortable pour les chanteurs, donne davantage de profondeur et de couleur. C’est aussi plus accessible pour le public. De plus, les instrumentistes de Doulce mémoire ont l’habitude de se fondre dans les voix, grâce à un chemin au long cours que nous parcourons depuis 20 ans ensemble. Et je pense sincèrement qu’il y a une influence des instruments et de leur timbre sur le chant : pour schématiser, on passe d’instruments clairs et timbrés à des instruments moins clairs et plus ronds entre la Renaissance et l’époque baroque.

M.B. : Comment restituer en concert des Leçons de ténèbres aujourd’hui ? 

D.R.D. : Les Leçons de ténèbres mises bout à bout dans un concert, ça m’ennuie énormément. Donner les Leçons de ténèbres en concert ou au disque est une gageure, qui oblige à certains choix. Le  concert doit retrouver l’esprit du contexte liturgique dans lequel s’inscrivent ces lamentations. La mise en condition des interprètes et du public est primordiale pour cette musique très particulière, la plus mystique qui soit. Il faut bien se rappeler qu’à l’époque de la Renaissance, les Lamentations sont pleinement vécues et avec ferveur, encore plus à la Sixtine (même s’il y a eu en Europe dès 1411 des aménagements visant à déplacer l’office la veille en fin de journée, nous ne sommes pas encore à ce qui s’apparente de plus en plus à un concert mondain, qui pallie la fermeture de l’Académie Royale de Musique).

Le Cérémonial de Pierre de Crassis, maître de cérémonie de Léon X, est très précis sur le déroulement des offices du Jeudi, Vendredi et Samedi Saints : sur les 3 nocturnes[1], un seul était en musique, ce qui signifie que les fidèles « subissaient » à trois reprises une alternance antienne / psaume avant d’entendre la première Leçon. On comprend alors l’impact émotionnel exceptionnel que revêtait cette musique polyphonique qui jouissait de par sa rareté d’un grand prestige.

Pour le concert, nous avons naturellement dû, pour des questions de durée, raccourcir les passages en grégorien, sans pour autant les supprimer. Pour conclure l’Office, nous chanterons un Miserere, et il y aura une évocation du fameux rituel d’extinction des cierges [les 15 cierges placés sur un chandelier triangulaire étaient éteints au fur et à mesure, et un seul d’entre eux subsistait après le Benedictus, placé ensuite derrière l’autel comme la Terre après la mort du Christ], de même que du strepitum [bruits faits par les missels ou des planches] symbolisant par son fracas le tremblement de terre suivant la Crucifixion. L’église sera aussi plongée dans le noir, nous avons recouvert les vitraux.

Jouer uniquement les Leçons de Ténèbres, voire diriger plusieurs cycles d’affilée de manière indigeste, aurait été un non-sens musical.

M.B. : A vous entendre, il s’agit d’une expérience fervente et quasi-mystique…

D.R.D. : Tout à fait. Et pour comprendre le mysticisme qui se dégage des Ténèbres, il faut aussi se rendre compte de l’état de fatigue des auditeurs : l’office débute au cœur de la nuit, et il est long et éprouvant (9 lamentations, 9 répons, 8 psaumes), notamment pour les fidèles ayant observé les règles du jeûne. En outre, avec cette très forte symbolique du renouveau, il y a dans les Leçons de ténèbres des échos de rites païens célébrant le passage de l’ombre à la lumière, de l’hiver au printemps, d’où cette joie extraordinaire derrière la déploration.

M.B. : Votre lecture de ces Leçons a-t-elle évolué depuis 2002 ? Avez-vous révisé certains de vos choix interprétatifs ?

D.R.D. : Non, je ne crois pas qu’il y ait vraiment d’évolution, je dirai même que dans ce répertoire « moins on en fait, mieux c’est ». Il faut savoir aborder ces œuvres avec humilité, détachement et modestie.

 

2. Les projets de Doulce Mémoire

M.B. : Quels sont vos projets en cours ?

D.R.D. : Nous allons faire paraître à l’automne un disque autour de la prise de Constantinople, en 1453, en collaboration avec l’ensemble Kudsi Erguner d’Istanbul. Il s’agit de mettre en regard le répertoire européen et ottoman de cette époque où contrairement à ce que l’on pourrait croire, des colonies vénitiennes sont demeurés en face de Constantinople, payant leur tribut au sultan. Il y aura donc une alternance de musique européenne du XVe siècle et du répertoire de la cour du Sultan Mehmet II, mais aussi des influences croisées : nous jouons par exemple de la musique de janissaires avec un ensemble de hautbois.

M.B. : Denis Raisin Dadre, merci beaucoup pour cet entretien.

Propos recueillis par Viet-Linh Nguyen le 25 aoüt 2012 à Asquins.

 

[1] Eux-mêmes organisés comme suit : Pater noster silencieux / Antienne / Psaume / Antienne / Extinction d’un cierge.

Le site officiel de Doulce Mémoire