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Entretien avec Fabio Biondi, violoniste

Publié dans : Dossiers - Interviews
10 septembre, 2010

Entretien avec Fabio Biondi, violoniste et directeur musical d’Europa Galante

 

Fabio Biondi à Ambronay (en N&B) – D.R

« Il ne s’agit pas simplement de faire de grands boums  et de choquer le public. »

L’une de nos consœurs d’Outre-Rhin ayant été trop bavarde, nous voici devant Fabio Biondi 30 minutes à peine avant le début du concert. Assis sur un gros fauteuil en cuir noir orné de clous dorés, le grand violoniste et chef paraît un brin las, et touché par la maladie qui a atteint le premier violoncelliste d’Europa Galante, à qui sera dédié l’un des bis les plus émouvants de la représentation. Nous échangeons quelques mots, sur le ton de la confidence, Biondi dans un français parfait et très légèrement chantant. Sur la table, à côté, négligemment reposé dans sa boîte, son violon Goffredo Cappa l’attend.

Muse Baroque : Europa Galante s’est fait connaître depuis les 20 pour ses partis-pris interprétatifs idiomatiques faits de ruptures, de tempi vifs, de contrastes fortement marqués, d’ornementation décomplexée… Cette approche parfois qualifiée d’extrême est-elle fondée sur des éléments contemporains, n’y a-t-il pas là un goût personnel du virtuose et du spectaculaire ?

Fabio Biondi : Cela fait désormais plus de 33 ans que je suis dans la musique baroque, j’ai fait mon apprentissage auprès de Sigiswald Kuijken. Tout cela pour vous dire que je n’étais pas formé à l’écoute des modes et des réflexes actuels. Notre travail s’appuie sur l’étude rigoureuse des sources d’époque, de la bibliographie, des traités…

M.B. : Que pensez-vous de la pratique actuelle où cette manière de jouer a désormais fait école et s’est largement diffusée en Italie et en Europe ? 

F.B. : C’est là une véritable question. En effet, le développement d’un système interprétatif doit absolument être appréhendé pour être au plus près du compositeur. Avant de faire des effets, il faudrait s’interroger sur le comment et le pourquoi. Sinon, cela devient un effet de mode, de mauvaise mode. Ce qui m’irrite, ce sont les jugements tranchés et souvent faussés entre ce qui relève du correct ou de l’incorrect en matière d’interprétation, par des personnes qui ne sont pas au fait des particularités de chaque école et de chaque époque. Les gens parlent trop souvent du « style italien » ou la « musique italienne » pour toute la musique de la péninsule de la fin du XVIIème et du début du XVIIIème siècle. Mais les mots sont trompeurs, car on en oublie l’importance de la géographie et de l’Histoire. Il n’y a pas d’école italienne, mais des écoles italiennes : Naples, Venise, Rome… On n’aborde pas Vivaldi comme Corelli.

Quoiqu’il en soit, il faut avouer que l’écriture italienne est assez pauvre, elle repose ainsi sur l’ornementation et la fantaisie. Le danger aujourd’hui, c’est l’anarchie régnante : il ne s’agit pas simplement de faire de grands « boums » et de choquer le public. Avec Europa Galante, nous n’avons jamais créé afin de provoquer les spectateurs ou faire de l’esbroufe.

M.B. : … le fait de jouer debout, est-ce pour des raisons de virtuosité technique ?

F.B. : (sourire) L’iconographie du temps est sans ambigüité : les musiciens étaient assis à l’opéra, et debout pour les concerts de chambre. Et puis, c’est naturellement aussi une question d’acoustique.

M.B. : Sur la part d’improvisation, de liberté de l’interprète par rapport à la partition ?

F.B. : Il y a derrière cela deux problématiques. D’une part, il faut respecter la partition, mais surtout il faut aller au-delà et ne pas seulement jouer ce qu’il y a dans la partition. A cette question d’école que je mentionnai précédemment, j’ajouterai quelque chose de comparable à l’étymologie, à l’intime connaissance d’une période, d’un style, d’une époque, d’un monde. D’autre part, il y a la conception du rôle de l’interprète et du chef. Certains prétendent qu’il faut rester distant avec la musique, ne pas s’investir émotionnellement. Je trouve cela proprement délirant, car la musique doit être langage et véhiculer un discours, des passions, une vie. Nous ne recréons pas froidement des œuvres de musée.

M.B. : Bien que vous publié des enregistrements consacrés à Bach ou Haendel, le répertoire d’Europa Galante est sans conteste tourné vers l’Italie : Locatelli, Scarlatti, Tartini, Corelli et bien entendu Vivaldi. Souhaiteriez-vous élargir ce champ, vous tourner vers des œuvres plus précoces telles celles de Monteverdi ou Caccini, ou bien jouer davantage de musique française (on se souvient de vos sonates de Leclair) ?

F.B. : Cela n’est pas possible aujourd’hui, car cela ne correspond pas aux attentes du public. Ce qu’on demande à Biondi, c’est de faire toujours du Vivaldi, c’est ce qui plaît, ce qui fait vendre. Il faut combattre cette logique de marché, cette dictature budgétaire. Ainsi, nous avions eu le projet de continuer après la Santissima Trinità de découvrir d’autres oratorios de Scarlatti. Notre maison de disque n’a pas donné suite.

Il y a aussi un certain « racisme musical », des préjugés tenaces : aux Italiens la musique italienne, aux Français la musique française. Pourquoi ne jouerions-nous pas Lully ? On en revient à de vieilles querelles. Au final, cela nous prive de tout un pan du répertoire, ce que je déplore.

M.B. : Quels sont vos futurs projets ? Y aura-t-il des intégrales d’opéras ? Car depuis Poro de Haendel, et Bajazet de Vivaldi, on attend avec impatience d’autres opus…

F.B. : Justement, nous allons prochainement faire paraître un opéra de Cavalli chez Naxos. Il y aura aussi Ercole sul Termodonte de Vivaldi chez Virgin.

© Ana de Labra


M.B. : Pouvez-vous nous dire un mot de votre nouvel instrument ?

F.B. : Il s’agit d’un Crémonais, d’un Guarneri de 1686 que je possède depuis moins d’un an. Il est dans un état de conservation tout à fait exceptionnel c’est avec émotion que je joue dessus. Plus qu’un violon, c’est un morceau d’Histoire.

M.B. : Pour terminer – puisqu’il faut vous laisser aller sur scène – quel regard jetez-vous sur la scène baroque actuelle ?

F.B. : Je voudrais conclure en revenant sur une situation inquiétante à mes yeux, qui est celle d’une culture mortifiée. Depuis les dernières années, la logique commerciale prévaut de plus en plus. Les maisons de disques comme les salles de concert n’osent plus prendre de risques, préférant des programmes convenus, appréciés, joués et rejoués. Je plaide en faveur d’une moralisation de ces pratiques, d’un retour à l’âme même du mouvement baroque qui est celle de la redécouverte, de l’exploration, de l’expérimentation.

M.B. : Fabio Biondi, merci beaucoup pour cet entretien.

 

Propos recueillis par Viet-Linh Nguyen le 10 septembre 2010 lors du Festival d’Ambronay

 

Le site officiel du Festival 
Le site officiel d’Europa Galante