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Entretien avec Leonardo García Alarcón, directeur musical de la Capella Mediterranea

Publié dans : Dossiers - Interviews
1 octobre, 2011

Entretien avec Leonardo García Alarcón, directeur musical de la Capella Mediterranea

 

Leonardo García Alarcón – D.R


Notre couverture du Festival d’Ambronay a été l’occasion de rencontrer Leonardo García Alarcón pour la reprise du très remarquable Il Diluvio Universale de Falvetti. Lors d’un échange très libre, le chef argentin, organiste et claveciniste, a accepté de livrer quelques unes de ses confidences sur son parcours, et sa vision de la scène baroque d’aujourd’hui.

Muse Baroque : Quand a débuté votre passion pour la musique ancienne ?

Leonardo García Alarcón : Tout à commencé en Argentine avec mon père. Sans lire la musique, il composait des petites chansons, des sortes de “madrigaux” en miniature, pour chacun de nos actes du quotidien. Cette profonde sensibilité, ce rapport entre émotion et musique est resté, comme un héritage perpétuel dans mon âme. Comme on le sait bien, le baroque reste vivant dans la musique populaire en Amérique latine, et donc la première question qui s’est posé fut celle d’appliquer à la musique ancienne la dynamique propre à la relation entre intervalle musical et texte. C’est à dire : comment l’émotion passe par le texte et l’essor affectif qui en découle, ce qui le contextualise et le fait aller au delà du signifié. Après douze ans d’études comme élève, puis comme professeur au Conservatoire de musique de Genève j’ai pu identifier au moins 70 intervalles (simples et composées) dans la musique baroque qui sont toujours associés à un état d’âme. Ça n’a rien d’extraordinaire, j’ai fait que constater une évidence et la rendre tangible aux yeux des musiciens avec lesquelles je travaille et surtout avec mes élèves. À l’époque baroque, la partition était un aide-mémoire et surtout un moyen de transmettre la musique aux autres, de la partager. Les dynamiques, les articulations, le tempo, les timbres, tout était dans l’interprétation personnelle du compositeur et des musiciens, soumis a des codes établis et partagés, mais que ne sont pas visibles dans une partition. Mon humble fonction fut avant tout de trouver un système rationnel qui mette en relation le texte et l’intervalle musical pour avoir une interprétation plus proche de l’esprit de l’œuvre et de l’émotion originelle. Ce fut une sorte de travail sur l’essence de la matière musicale.

M.B. : Croyez-vous que l’Amérique latine pourra se retrouver avec son patrimoine musical  ?

L.G.A. : Gabriel Garrido a fait énormément  ; il a montré ce qu’aurait pu être une messe à Cuzco, la musique pour les vers de Sor Juana Inés de la Cruz, la recréation de La Púrpura de La Rosa de Torrejón y Velasco… Comment oublier aussi sa Fiesta Criolla  ? Gabriel Garrido est avant tout un grand humaniste, qui a hérité cela du réputé Collège “San José de Buenos Aires”. Malheureusement, la majorité des politiciens d’Amérique latine n’ont pas encore compris que la culture est aussi importante que se nourrir. Le paradoxe est que nos pays ont une soif impressionnante de culture.

Par exemple, en 2001, en pleine crise économique en Argentine, il y avait à Buenos Aires plus de spectacles de théâtre qu’à New York. Le meilleur exemple de cette soif de culture est l’Orchestre Simon Bolivar du Venezuela. Mais paradoxalement les musiciens sont souvent au chômage dans leur propre pays, alors qu’ils sont plébiscités dans les salles et festivals les plus prestigieux. Il n’y a pas de réelle politique culturelle comme il y en a eu dans le passé : on est loin des missions jésuites des XVIe et XVIIe siècles…

M.B. : Vous êtes chez vous à Ambronay, grâce au soutien du festival à votre Résidence d’Artiste. Quelle est l’importance de la jeunesse pour le futur du patrimoine musical ?

L.G.A. : Je pense que beaucoup de musiciens du XXe siècle ne se sont pas encore remis en question. Je crois sincèrement que quelques uns d’entre eux ont fait fausse route, mais à la fois ont exercé une grande influence. En 2000 ans de musique méditerranéenne il a toujours existé une relation entre musique “sérieuse” et musique “populaire”. Au XXe siècle, le paysage change et devient plus aristotélicien. Les écarts se sont creusés et on a tranché entre la musique “académique” dotée d’un caractère presque sacré, et la tradition populaire — qui entretenaient pourtant une relation millénaire.

Le retour de la musique baroque au milieu du siècle dernier est venu rétablir quelque peu cette relation. Des grands musiciens comme N.  Harnoncourt, G.  Leonhardt ou A.  Deller ont ouvert un chemin sans retour possible. Il est important de se rapeller, en tant que musiciens, que notre devoir premier est de communiquer à la jeunesse que la musique du passé est vivante dans les musiques du présent et du futur. Nous sommes que des passeurs.

Leonardo García Alarcón – D.R.


M.B. : Vous et votre ensemble La Capella Mediterranea avez exploré, brillamment d’ailleurs, tous les répertoires. Quelle est la principale motivation de ces voyages ? 

L.G.A. : Nous voulons surtout démontrer que l’histoire de la musique est elliptique. Un style ne détruit pas le précédent, non seulement il s’en inspire mais il est le fruit de celui-ci. La musique populaire, par exemple, est le meilleur traité vivant pour interpréter la musique ancienne.

M.B. : Ce soir vous revenez à Ambronay avec Il Diluvio Universale de Falvetti. Quel message nous transmet en 2011 cet oratorio cataclysmique?

L.G.A. : Le message principal est celui du péché et jusqu’à quel point la nature peut se purifier elle-même, sans intervention humaine, pour que l’Univers continue à exister. La disparition de l’Humanité dans le récit biblique du Déluge est quasi métaphysique. En 2011, comme nous ne sommes plus vraiment croyants, il n’y a plus de limites réelles aux actes des êtres humains. La morale à l’époque du Diluvio était différente, la limite était dans la peur de la destruction. C’est ce récit culturel, issu de la religion, qui posait un cadre, une limite. Si nous détruisons le cadre tout est permis et on affronte alors des forces plus grandes.

M.B. : Pourriez-vous nous donner quelques avants goûts de vos projets futurs?

L.G.A. : Dans la saison prochaine nous allons explorer pour la première fois avec Cappella Mediterranea et le Chœur de Chambre de Namur de la musique baroque latinoameriaine et espagnole dans  un programme intitulé “Nouveaux Mondes” dans le cadre du Festival de Wallonie en Belgique, ou je serait en 2012 l’invité  d’honneur. Je continue ma Résidence d’Artiste au Festival d’Ambronay en 2012 avec la création de l’oratorioNabucco de Michelangelo Falvetti retrouvé récement par le musicologue Miccolo Maccavino à Messine.

En janvier 2012 nous enregistrerons à Stockholm un disque “Monteverdi–Cavalli”  avec Anne Sofie von Otter et Sandrine Piau . Puis nous enregistrerons en 2013 le Requiem de Mozart et le Vespro della Beata Vergine à Ambronay. Enfin nous donnerons à Liège l’opera Ulisse de Zamponi que nous enregistrerons aussi. Furio Zanasi, Céline Scheen et Mariana Flores incarneront les rôles principaux.

M.B. : Merci beaucoup pour cet entretien et bonne chance pour les projets à venir.

Propos recueillis à Ambronay le 1er octobre 2011 par Pedro-Octavio Díaz


Site Internet de la Capella Mediterranea 

  1. One Response to “Entretien avec Leonardo García Alarcón, directeur musical de la Capella Mediterranea”

  2. […] les représentations de cette oeuvre, son excellent enregistrement paru chez Ambronay éditions ou l’entretien que nous avait accordé le chef. Alors, on se fait concis, sans revenir sur la Sicile de la fin du XVIIème siècle, sans revenir […]