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Entretien avec Hugo Reyne, flûtiste, hautboïste et directeur musical de La Simphonie du Marais

Publié dans : Dossiers - Interviews
30 janvier, 2010

Entretien avec Hugo Reyne, flûtiste, hautboïste et directeur musical de La Simphonie du Marais

 

Hugo Reyne – D.R.

« Rameau, c’est le dieu de la peinture en musique. »

À l’occasion de la Folle journée « L’univers de Chopin », Hugo Reyne et la Simphonie du Marais sont venus nous interpréter quelques polonaises dans un programme en particulier centré sur deux Concerts-Polonaises pour csákan et quatuor à cordes de Ernest Krähmer...

Muse Baroque : Pouvez-vous nous parler de cet instrument peu connu qu’est le csákan ? Est-il difficile d’en jouer ? Comment part-on à la découverte d’un instrument oublié pendant plus d’un siècle ?

Hugo Reyne : Le csákan est juste une flûte à bec en la bémol. Les doigtés sont les mêmes que pour la flûte à bec, si ce n’est quelques différences dans l’aigu ou avec les clefs. J’ai été habitué à jongler entre différents instruments à vent (la flûte, le hautbois), il y a de petites adaptations à faire, mais on retrouve les mêmes choses.

Il y a une différence entre les instruments que je montre en concert, que je présente au public, qui sont des instruments historiques, et celui que je joue. J’ai dans ma collection deux csákan anciens : l’un sous la forme d’une canne, la forme originelle, qui ne fonctionne plus parce qu’il est très abîmé ; et un autre sous la forme évoluée avec les clefs, dont je ne pourrais pas me servir parce que les octaves sont très grandes (la perce intérieure a dû bouger) ; il faudrait le faire restaurer, mais cet instrument n’est pas très puissant.

Ce qui est intéressant aussi, quand on voit des instruments anciens, c’est qu’on se rend compte qu’au XIXe siècle on savait toujours bien faire le sifflet, contrairement à ce qu’on croit parfois. J’ai pu essayer à Vienne un instrument de la collection de Helmut Schaller qui fonctionnait très bien ; mais n’ayant pas eu la chance de retrouver un instrument du XIXe siècle en bon état, j’ai fait faire une copie, dont je suis très content.

J’ai donc préféré faire simplement une flûte en la bémol : ce qui était intéressant, c’était de pouvoir rejouer les œuvres dans la tonalité d’origine. J’ai la chance d’avoir un très bon instrument : il est puissant et permet de faire des nuances. Je l’avais faite faire sur la base d’une flûte qui se faisait en série chez Hopf, une marque de flûtes comparable Moeck, qui n’existe plus. Hopf fabriquait un modèle qui s’appelait « Renaissance », qui n’avait aucun rapport avec les flûtes renaissance, mais qui existait dans toutes les tonalités. Donc j’ai demandé à Peter Kobliczek, bien que l’usine ait fermé, de me faire le modèle en la bémol, mais sans reprendre le design un peu simpliste du modèle « Renaissance » de Hopf.

Actuellement il y a plusieurs facteurs qui font des csákan. Quand j’ai commencé il y en avait déjà un, Elmar Hofman, mais qui en fabriquait uniquement sous forme de canne. J’en ai un, c’est un instrument très doux, mais du coup un peu faible.

M.B. : Votre travail autour du csákan a été aussi celui d’éditeur.

H. R. : J’ai publié des œuvres de Krähmer, Heberle et Gebauer, chez Moeck. Il m’a semblé intéressant de publier à l’usage des élèves cette musique romantique, afin de leur faire travailler un autre style de musique, une autre expression, et cela faisait dépasser un peu les limites de l’instrument. Le travail d’édition se poursuit à Vienne, Helmut Schaller et Nicolas Tarasov continuent à publier certaines œuvres.

M.B. : Que pouvez-vous nous dire de cette musique viennoise, qu’on connaît finalement assez mal, si l’on excepte Weber ?

H. R. : C’est une musique qui tient la route ! D’autres œuvres aussi peu connues sont plus décevantes. Finalement on ne connaît que les grands compositeurs, les monuments : Beethoven, Schubert… Mais il y a de nombreux autres « petits » compositeurs qui méritent d’être entendus. Krähmer, par exemple, ne se prétendait pas grand compositeur, mais son écriture pour le quatuor à corde est belle, fouillée, ne se contentant pas d’accompagner. Beaucoup de ce répertoire reste à redécouvrir. J’ai choisi cette musique parce qu’elle met en valeur la flûte, mais surtout ne délaisse pas, dans l’écriture, les cordes. Cela me rappelle un peu l’écriture de Weber pour la clarinette.

Jeune, j’ai joué des musiques romantiques sur la flûte à bec. Dans les folies d’adolescence, je m’étais lancé dans un projet imaginaire d’édition de musique romantique pour flûte à bec. J’avais ainsi recopié pas mal de musique, et je jouais notamment les deux sonates de Brahms pour clarinette et piano que j’avais adaptées à la flûte ténor. J’ai aussi joué le Printemps pour piano et violon de Beethoven. Il y a d’ailleurs des accents brahmsiens dans ces Concerts-polonaises de Krähmer. On se situe un peu entre Weber et Brahms…

M.B. : Dans le disque que vous avez consacré aux Sonates de J. S. Bach (Mirare), vous avez enregistré une version de la sonate en si mineur dont vous supposez qu’elle a été composée pour une « flûte d’amour ».

H. R. : Il existe une version cette Sonate pour flûte et clavecin écrite une tierce en dessous. Les instruments à vent « d’amour » étaient généralement une tierce en dessous : le hautbois est en do, le hautbois d’amour est en la. Il existait aussi une flûte traversière « d’amour ». Ces instruments avaient une certaine vogue dans les années 1740, époque à laquelle Bach compose cette sonate.

Il est probable que cette version était écrite pour la flûte (traversière) d’amour. Il y en a une édition chez Peters de cette version en sol mineur, qui l’attribue au hautbois. Cela me semble être une erreur : le premier mouvement, qui est le plus long que Bach ait composé dans une sonate, s’avère d’une telle endurance pour le hautbois ! De plus icertaines notes ne sont pas jouables, parce qu’il n’y a pas de do dièse sur un hautbois baroque. J’ai voulu enregistrer cette version plus grave, plus sombre et je l’ai jouée sur une flûte à bec ténor. J’aime bien la flûte pas trop aiguë. Le csákan par exemple est moins aigu que la soprano, c’est un registre intéressant.

M.B. : En revenant un peu plus en arrière, vous avez proposé un arrangement, une transcription, des Pièces de clavecin en concert de Rameau, sous le titre de Concerts mis en symphonie (Musiques à la Chabotterie). D’où est né ce travail ?

H. R. : Je trouve intéressant de partir d’un instrument comme le piano, le clavecin, et de l’adapter à l’orchestre. Pour Rameau, il a montré la voie, puisqu’il y a des pièces de clavecin qu’on retrouve comme danses dans les opéras. Je me souviens que la première fois que j’ai entendu la Livry, c’était une version pour piano, hautbois et basson (comme le trio de Poulenc !), et la plénitude de ces instruments m’est restée en mémoire.

Ce que je voulais prouver avec ce disque, c’est qu’il ne fallait pas rester sur la version des Six concerts en sextuor, pour cordes, éditée par Saint-Saëns à la fin du XIXe siècle. Cet arrangement a été extrêmement bénéfique pour Rameau : tous les orchestres à corde s’en sont emparé, et c’est cette version qui a donné lieu aux premiers enregistrements de Rameau, au microsillon, dans les années 1950. Mais l’arrangement publié par Saint-Saëns était seulement pour cordes, et donc monochrome. On a enregistré du Rameau sans couleurs, alors que Rameau est un grand coloriste : les flûtes dans l’aigu, la luminosité, le basson qui vient embellir l’harmonie et faire du contrechant, les hautbois… Rameau c’est le dieu de la peinture en musique. Je voulais prouver qu’il faut jouer ces pièces avec de la couleur.

Le problème avec Rameau, c’est qu’il demeure peu connu, alors que c’est l’égal de Haendel ou de Bach. Il suffit d’aller chez un disquaire à l’étranger pour s’en apercevoir… Or on a là un musicien français génial, et il faudrait qu’on en entende tous les jours, du Rameau !

M.B. : Quels projets, dans l’avenir, pour vous et pour la Simphonie du Marais ?

H. R. : La sortie du disque d’Atys donné à la Chabotterie l’été dernier constituera un moment important. Elle est prévue pour le printemps. Je vais aussi me lancer dans la mise en scène pour Sancho Pança de Philidor à la Chabotterie cet été. Puis Naïs en 2011, peut-être à Vienne, sans doute à la Chabotterie, et à la Cité de la musique le 6 avril 2011 si tout se passe bien, et on essaiera de l’enregistrer.

J’espère également avoir l’occasion de rendre hommage aussi à d’autres flûtes méconnues comme l’ocarina et le flageolet, même si cela paraît un peu anecdotique comme instruments : j’ai trouvé des musiques intéressantes et dignes d’être enregistrées. J’aimerais aussi faire un disque Hotteterre. Côté opéra, j’envisage de continuer avec Rameau, même si cela demande beaucoup de moyens. Et je finirai sur un vœu : celui d’aller vers des chefs-d’œuvre et peut-être donner ma version du Messie de Händel – que j’ai dirigé déjà quelques fois – ou du Requiem de Mozart.

M.B. : Hugo Reyne, merci beaucoup pour cet entretien.

Propos recueillis par Loïc Chahine à l’occasion de la Folle Journée de Nantes (janvier 2010).

 

Site officiel de La Simphonie du Marais : http://simphonie-du-marais.org