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Entretien avec Jaap Schröder, violoniste baroque et directeur musical du Skalholt Quartet

Publié dans : Dossiers - Interviews
23 octobre, 2012

« Quand nous avions commencé, nous étions les seuls » :

Entretien avec Jaap Schröder, violoniste baroque et directeur musical du Skalholt Quartet

Jaap Schröder – D.R

Notre rédacteur Pedro-Octavio Diaz, bien connu de nos lecteurs, a fait le Mur l’an dernier. Nous vous l’avions caché, attendant une occasion particulière, un concert, un anniversaire, une distinction. Et puis, finalement, un beau jour d’août, alors qu’il faut encore patienter deux longues années avant de célébrer les 90 ans de ce pionnier à l’archet toujours vif, nous avons décidé de nous confier ces quelques lignes issues d’un dialogue avec l’un des pionniers du mouvement baroque, aux côtés des Bruggen, Bylsma, Leonhardt et Harnoncourt. Interview dans le sillage de la découverte d’un nouveau monde désormais ancien…

Muse Baroque : Merci Jaap Schröder de nous recevoir chez vous et nous accorder cet entretien. Ma première question, somme toute assez banale, concerne votre parcours, pourriez-vous nous le rappeler ?

Jaap Schröder : J’ai reçu une éducation moderne, comme tout le monde, au Conservatoire d’Amsterdam. Puis j’ai passé deux ans à Paris où j’ai étudié au cours Jacques Thibaud et à la Sorbonne, notamment j’ai joué un an avec les frères Pasquier. Tout d’abord j’ai eu un parcours de violoniste moderne. Puis je suis revenu à Amsterdam, j’ai trouvé un poste de violon solo d’un orchestre de musique de chambre et puis pas très longtemps après, j’ai rencontré mes amis Frans Brüggen et Gustav Leonhardt, avec eux on a fondé le « Quadro Amsterdam » centré sur les œuvres de Couperin et Telemann principalement. 

On faisait encore de la musique baroque avec des instruments « modernes ». J’ai réellement commencé le violon baroque en 1960, parce que je sentais qu’en jouant les sonates pour violon de Bach, le violon moderne ne s’accordait pas vraiment avec le clavecin. Je me rendais compte qu’il fallait une autre sonorité. Il y avait déjà pourtant deux personnes qui faisaient du violon baroque, Marie Leonhardt et Alice Harnoncourt.

Ensuite j’ai fait tout le répertoire pour le violon baroque. J’ai notamment étudié et interprété les sonates de Bach d’une manière beaucoup plus satisfaisante. A ce même moment on a fait le Concerto Amsterdam, un ensemble plus grand, davantage de cordes, parce que Teldec a lancé la série Alte Werk et nous demandait de faire les enregistrements des cantates de Bach et des disques de concerti pour flûte et pour violon etc… C’est là aussi qu’on a vite opté pour les intruments baroques.

Le Quadro Amsterdam
de gauche à droite : Anner Bylsma, Jaap Schröder, Gustav Leonhardt, Frans Brüggen – DR, c. 1968

M.B. : Et justement, le baroque vous le classez où ?

J.S. : Eh bien c’est assez simple, la première composition pour violon en tant qu’instrument soliste date du tout début du XVIIème siècle et se termine avec le préclassique, au  milieu du XVIIIème. Il n’y a pas de date tout à fait précise. 

M.B. : Et pourtant vous êtes Konzertmeister sur l’intégrale des symphonies de Mozart avec Christopher Hogwood (Oiseau Lyre). Vous qui étiez plus porté par votre parcours vers la musique de chambre ou vers Bach, comment vous vous êtes retrouvé à faire ce projet ?

J.S. : Ma carrière s’est développée et l’expérience acquise dans le répertoire et la méthode baroque, j’ai eu envie de l’appliquer dans d’autres répertoires. Notamment dans ma participation dans un quatuor à cordes de 1955 à 1969. En effet j’aimais beaucoup le répertoire du XIXème siècle, mais quand on jouait Haydn ou Mozart, j’avais envie d’en faire autre chose, parce que le baroque m’avait donné une autre vision de l’interprétation. J’avais envie de redéfinir la sonorité du quatuor à cordes. Réentendre comme à l’origine, les premiers Haydn, les Boccherini, les Nardini, ce qui n’était pas possible avec les quatuors modernes. En 1971 j’ai fondé un quatuor à cordes, le « Quartetto Esterhazy » qui a tourné beaucoup et qui se fondait sur la recherche de la sonorité d’origine des premières compositions pour cette forme, nous étions les premiers à faire ça. On a eu beaucoup de succès, d’ailleurs on a enregistré les œuvres de Boccherini, et jusqu’en 1981 chez Decca nous avons enregistré les quatuors et les quintettes de Mozart. C’est alors que Decca m’a contacté pour être le Konzertmeister de l’intégrale des symphonies de Mozart et que j’ai accepté avec enthousiasme.

Ma carrière s’est développée à partir de là.  Cependant, je demeurais attaché au quatuor et après la fin du Quatuor Esterhazy en 1982, j’ai contacté des amis américains avec qui on a fondé le Smithsonian Quartet. On a joué notamment du Mozart et l’opus 18 de Beethoven,  on a enregistré aussi du Schubert et ça a duré jusqu’en 1996. Le tout avec les cordes en boyau. L’expérience s’est répétée après en Islande depuis 10 ans avec un quatuor que j’ai maintenant. Nous avons fait plusieurs enregistrements dont l’intégrale de Schubert qui paraîtra progressivement, d’ailleurs les quintettes de Schubert en octobre 2012 sous le label américain Musica Omnia. D’autres volumes paraîtront et sont actuellement enregistrés en Islande, dans une église merveilleuse. Maintenant pour les futurs projets je compte écrire l’histoire de ma carrière et insister surtout sur la méthode que j’ai appliquée depuis le début pour l’interprétation baroque.

M.B. : C’est justement lié à une autre question. Aujourd’hui nous sommes dans une sorte de star system. Est-ce que c’est un phénomène nouveau ou ça a toujours existé dans la musique classique en général et dans le baroque en particulier ?

J.S. : Quand nous avons commencé nous étions les seuls. Il y avait seulement Harnoncourt, à Vienne et Leonhardt à Amsterdam et nous le Quadro Amsterdam, nous étions le premier ensemble à se pencher sur l’interprétation à l’ancienne. Il n’y avait pas de compétition. Et maintenant ça s’est développé énormément. En 1973, j’ai pu débuter aux Etats-Unis, et là-bas tous ceux qui font du violon baroque ont travaillé avec moi. Mais maintenant si l’on regarde les dernières années, la compétition est terrible. Quand j’écoute les disques récents de musique baroque, je n’aime pas tellement, techniquement c’est extraordinaire mais il manque l’âme. La virtuosité avant tout, notamment Carmignola, mais je n’aime pas, c’est un peu vide. Enormément de technique, mais à cause de la compétitivité, il faut impressionner.

M.B. :  Ce que vous jouez est un répertoire qu’on joue assez peu souvent maintenant. Et pour les auditeurs d’aujourd’hui c’est normal d’entendre du Bach, mais entend -t-on vraiment maintenant ? Est-ce que nous ressentons quelque chose maintenant ?

J.S. : J’ai fait un disque récemment en Islande, un disque purement consacré au répertoire violonistique du XVIIème siècle,  Matteis, Biber, Westhoff et je termine par Bach, dont la transcription de la célèbre Toccata en fugue et la Partita pour flûte.  Cette Toccata qu’il me semble plus appropriée au violon qu’à l’orgue.

M.B. :  Concernant cette célèbre Toccata pour fugue, pouvez- vous nous détailler votre hypothèse ?

J.S. : Elle aurait pu être composée pour le violon ou pour un instrument comme le luth ou le théorbe, on ne sait pas. Mais elle n’a certainement pas été composée pour l’orgue, elle se termine par des gammes et des effets tout à fait violonistiques. C’est trop simpliste dans un sens, le thème de la fugue est aussi écrit d’une manière qui permet d’alléger l’interprétation sans perdre quelque chose. D’ailleurs elle a souvent été reprise par d’autres instrumentistes.

M.B. : Jaap Schröder, vous avez une maison en France,  est-ce que vous y trouvez une différence notable entre le public, les professionnels et les diffuseurs des autres pays que vous fréquentez ?

J.S. : Entre la Hollande et l’Amérique il n’y a pas vraiment de différences.  L’attitude du public est la même. En revanche en France, on a besoin de parler. J’ai joué avec le Quatuor Esterhazy et nous sommes restés après le concert à discuter avec le public, ça n’arrive pas en Hollande ou très rarement.

M.B. :  Vous qui êtes un des pionniers de l’interprétation baroque, donc camarade de Sigiswald Kuijken. Que pensez-vous de ce qui arrive actuellement à La Petite Bande ?

J.S. : Je ne suis pas très au courant, mais il paraît que c’est le manque de subventions en Belgique qui les affecte. Ici et en Hollande c’est la même chose. C’est terrible, surtout qu’il faisait de très belles choses.

M.B. : Pour quelqu’un comme vous, en tant qu’artiste, est-ce que cette situation vous semble un manque certain de reconnaissance de la part des politiques ?

J.S. : Oui bien sûr. Le public est toujours reconnaissant par contre. Les politiques pensent que l’art est de la sphère du privé, que ce doit être cher et ne comprennent pas qu’en coupant les subventions, les artistes ne peuvent pas travailler.  Evidemment qu’au XVIIIème l’art était une affaire de riches. Le premier concert public en France  eut lieu en 1725. Actuellement on revient vers le temps du renfermement culturel dans les sphères d’argent.  Des artistes comme moi, avons eu beaucoup de chance. Grâce notamment à Telefunken, Teldec ou Decca nous pouvions enregistrer pratiquement tout ce que nous entreprenions. Nous avons eu vraiment beaucoup de chance.

M.B. : Et actuellement avec ce qu’on appelle la crise du disque, croyez-vous que c’est fini ?

J.S. : C’est en effet plus difficile. Avec Musica Omnia on bénéficie d’un réel soutien. D’ailleurs on vient d’enregistrer avec eux toute la musique de chambre de Schubert, Mendelssohn et Schumann accompagnés par un piano de 1835. Malheureusement ils ne sont distribués qu’en Amérique, et ils ont beaucoup de mal à trouver un distributeur en Europe. Avec ce soutien on peut explorer des territoires inconnus, notamment bientôt un disque XVIIème siècle et quelques œuvres de Sammartini, qui mérite une bien meilleure place dans la discographie.

M.B. : Est-ce que notre époque joue la carte du « tube » et ignore les belles raretés ?

J.S. : Il y a tellement de choses qui demeurent inconnues bien sûr. Je fouille toujours dans les bibliothèques.

M.B. : Et le répertoire baroque néerlandais ?

J.S. : Oui, il y a des choses qui ne sont pas mal, pas absolument exceptionnelles. Notamment des sonates pour violon et basse continue d’un certain Petersen de 1670. Là c’est très intéressant et ça vaut la peine. Mais je ne peux pas faire un disque que sur lui. Il faudrait le coupler avec autre chose. Wilhelm de Fesch, c’est bien, mais d’un autre ordre. Il faudra faire un choix très sévère, certainement.

M.B. :  Et la musique vocale dans tout ça ?

J.S. : En Islande il y a beaucoup de talents. Et nous avons un projet avec deux sopranos et un ténor formidable nous avons enregistré le Stabat Mater de Boccherini.

M.B. :  Et l’opéra ?

J.S. : Non, je ne suis pas un directeur du tout. Les symphonies de Mozart c’était une autre histoire. En tant que Konzertmeister je jouais debout face à l’orchestre, en équipe. Et en plus ce qui est intéressant de cet enregistrement c’est que chaque symphonie est jouée avec l’effectif pour lequel Mozart a composé. C’est à dire qu’on peut entendre, à peu de choses près,  le vrai son de la symphonie avec les moyens humains que Mozart avait dans les différents orchestres de Salzbourg, Vienne, Prague, Italie. La couleur est très différente et très belle. Par exemple la Symphonie « Prague » est toujours interprétée avec un grand orchestre et dans cette intégrale elle est interprétée avec l’instrumentarium et surtout les phalanges d’origine.

 

Jaap Schröder répétant avec l'American Baroque Orchestra en 2011 © ABO

Jaap Schröder répétant avec l’American Baroque Orchestra en 2011 © ABO

M.B. : Est-ce que vous avez fait une tournée en France ?

J.S. : Je n’ai jamais vraiment fait de tournée en France. Mais j’ai joué dans des festivals, mais ici en Europe je joue très sporadiquement. Je joue souvent aux Etats-Unis, mais pas assez à cause des autorisations de travail qui sont onéreuses et très longues à obtenir. Donc je me produits surtout en Islande et j’enregistre beaucoup.

M.B. : Et intégrer les nombreuses académies baroques qui fleurissent un peu partout en tant qu’enseignant ne vous tenterais pas?

J.S. : Je n’enseigne plus trop. Sauf aux Etats-Unis où on me demande de faire des Master Classes, en Oregon notamment. Je ne fais plus partie du circuit des festivals et des académies depuis longtemps déjà. J’ai juste publié  un livre sur les sonates de Bach aux Yale University Press. J’ai enseigné pendant longtemps à l’Ecole de Musique de Yale.

M.B. : Merci beaucoup pour votre accueil au Mur et merci pour cette interview Jaap Schröder.

Propos recueillis par Pedro-Octavio Diaz le 8 septembre 2012 au Mur, résidence de Jaap Schröder dans le Centre de la France.