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Entretien avec Jean-François Dupont Danican Secrétaire Général de la Société d’Etudes Philidoriennes

29 juillet, 2014
François-André Danican Philidor par Augustin Pajou, terre cuite émaillée. D.R.

François-André Danican Philidor par Augustin Pajou, terre cuite émaillée. D.R.

 

Comme mentionné plus haut la Société d’Études Philidoriennes se préoccupe surtout de faire découvrir au grand public les œuvres musicales de la « dynastie » Philidor. Plusieurs ouvrages ont paru paru dans ce sens.
A l’occasion de l’édition, par H. W. Fink, de l’ouvrage collectif Pour Philidor (Koblenz, 1994. 239 pages. Épuisé) célébrant le deuxième Centenaire de la disparition de l’ancêtre génial, monsieur Jean-François Dupont-Danican [1] fournit un texte rédigé sous la forme alerte d’un long entretien. En fin d’été 1996, celui-ci me faisait aimablement parvenir ce texte de 27 pages, extrêmement précis sur certains points biographiques et musicologiques. Les passages suivants en sont extraits.

D.S.

(…)

Philidor est toujours présenté comme le créateur de l’Opéra Comique, que peut-on dire à ce sujet ?

Rameau aurait conseillé à Philidor de se retourner vers les scènes mineures qui prirent le nom d’Opéra Comique, dérision d’opéras et pas toujours comique. L’intrusion de Philidor dans ce petit monde, qui attirait une grande partie du public, en fit une importante composante du théâtre lyrique ; apportant une musique de qualité, pour la première fois, ce qui permet de dire avec raison qu’il fut le créateur, bien que des musiciens comme Duni et Monsigny puissent aussi bien se réclamer du titre. Philidor était à l’étranger au moment de la Guerre des Bouffons, pour ou contre la prééminence du style italien au théâtre. Bien formé dans la tradition française de Lully et Rameau par son maître Campra, Philidor comprit tout ce que les Italiens apportaient avec eux : le meilleur et le pire. Il garda le meilleur et alla écouter en Allemagne et en Angleterre ce que les Allemands avaient à dire : il fut conquis par Haendel. Tout cela était dans sa tête et ne tardera pas à apparaître sur les partitions de musique : Il tempéra son inspiration italienne par ce qu’il avait appris du génial saxon. Néanmoins des compositeurs, comme Jomelli, l’influencèrent au point que Diderot le dit « inventeur de la musique italienne en France » et, plus tard, Grétry l’appelle « le plus allemand des musiciens français » et alors naquit une musique française universelle du XVIIème siècle. Après ses succès sur les scènes européennes, il était normal qu’il aspire à celle de l’Académie Royale : l’Opéra, avec toutes les idées conçues avec Diderot. Bien qu’il ait composé deux autres opéras, il n’abandonna jamais l’autre public, mais sa grande réussite, après Tom Jones et Le Maréchal ferrant fut son retour à la musique sacrée, mais profane, avec le Carmen Saeculare, en 1779 à Londres.

(…)

On comprend l’importance que Philidor eut dans l’évolution de la musique du XVIIIème siècle en France, mais tant de choses se passèrent en ce domaine, avec la prééminence de compositeurs allemands et autrichiens, que malgré la révérence de Rossini et de Cherubini à son égard, le dédain de Berlioz prévalut ; et Philidor reste en bonne place sur la liste des glorieux oubliés, excepté pour les élèves de compositions et les amateurs de chefs-d’œuvre d’autrefois. Par bonheur, les joueurs d’échecs du monde entier le considèrent comme le grand Pionnier, le Précurseur, l’homme qui fit des Échecs une science. Grâce à eux, il est le seul joueur donné pour tel dans tous les dictionnaires ; sans doute comme compositeur, mais certainement comme le meilleur joueur d’échecs de son temps et le plus célèbre de l’Histoire de ce jeu. Qu’y a-t-il de vrai dans cette affirmation ?

Il est vrai que les élèves en composition se trouvent en face de partitions de musique philidorienne, données comme exemples d’œuvres sans faute. Il est vrai que nous ayons eu à Paris des reprises du Tom Jones qui ont rempli l’Opéra Comique. Le Sorcier et Les Femmes Vengées ont été donné en province. Quant au fameux Carmen Saeculare, le grand Théâtre des Champs-Élysées ne put faire salle comble de parisiens enthousiastes, malgré la baguette d’un grand chef d’orchestre.

(…)

Que savez-vous de l’influence de Philidor sur d’autres musiciens ?

De même que nous trouvons trace de compositeurs italiens, comme Jomelli et d’autres dans la musique de Philidor, sans parler de réminiscences de Gluck et de Haendel, il était normal pour le jeune Mozart de garder un souvenir de Paris où il avait été entendre Le Sorcier lorsqu’il travaillait sur Bastien und Bastienne à l’âge de 12 ans. Quand l’Opéra fut tout dévoué à Gluck, il ne poursuivit pas la voie tracée par l’Ernelinde de Philidor, mais sur la scène de l’Opéra Comique, son exemple, pour ne pas dire son influence, fut suivie longtemps, bien que ce ne fut pas réellement au même niveau. Le public n’était pas vraiment le même au siècle suivant et n’exigera jamais tant de finesse. L’influence de Philidor pourrait alors se retrouver sous la plume de plus grands noms, de Haydn à Wagner.

Juste un mot pour les poètes qui écrivirent des livrets pour lui.

Sedaine fut le meilleur et le plus conforme, ses affinités avec le musicien sont connues ; ce fut une chance pour Monsigny de travailler avec lui, tandis que la renommée de Philidor ne gagna rien de l’aide qu’il reçut de la plupart des autres librettistes qui ont été pratiquement oubliés, excepté, naturellement, Marmontel et Favart, dont les noms furent exceptionnellement liés avec la musique de Philidor. Sa collaboration avec Poinsinet a été sévèrement critiquée et on peut l’avancer comme cause du manque d’intérêt du public moderne pour l’œuvre de Philidor, surtout due à la pauvreté des livrets. De son temps, les critiques faisaient remarquer cette évidente disparité, ne manquant pas de faire l’éloge d’un musicien si populaire.

De quelle manière fut-il un musicien populaire ?

Certainement comme auteur à succès dont le nom à l’affiche attire la foule. Mais on doit remarquer que dans un autre sens, son goût pour les petits métiers qu’il a mis en scène était la mode de l’époque, en réaction contre le décor mythologique de l’Opéra français. Les bergers un peu conventionnels de Philidor peuvent avoir tendance à parler comme des clercs bien rangés, ils sont sur scène pour montrer que le peuple peut chanter, et Philidor aimait le peuple. Il se rendit compte, peut-être un peu tard, que le peuple peut être emmené sur de dangereux sentiers ; quelques-unes de ses lettres laissent voir cette crainte, mais il a sûrement joué le jeu loyalement.

(…)

On a souvent dit que Philidor ne jouait d’aucun instrument et que sa femme, étant bonne claveciniste, pouvait l’aider à composer. Que croyez-vous, vous-même ?

Eduqué comme chanteur, dès le plus jeune âge, Philidor cultivait cette prédilection pour la voix, instrument parfait. La composition de ses motets pour la Chapelle Royale, ou de ses ariettes pour la scène lyrique prouve que cette attirance, un engouement partagé par le public de cette période de l’histoire en France. On connaît quelques-unes de ses compositions instrumentales, mais il y en a peu, même si elles méritent notre entière admiration : Ouvertures d’opéras-comiques, morceaux comme l’Art de la modulation, et la Sinfonia di Caccia qui montrent bien tout son talent. Sa connaissance de chaque instrument était nécessaire pour le travail d’Opéra et l’on sait qu’il donnait des leçons de clavecin. Pour ce faire, il est évident qu’il savait toucher cet instrument délicat. Dans ses lettres il dit avoir essayé un piaonoforte. Quand on sait que son père avait été un véritable virtuose sur toutes sortes d’instruments à cordes et à vent, sans parler de clavecin, de tambours et de cornemuse qui étaient dans la maison à sa mort, on peut imaginer à quel point tout cela lui était familier. D’un autre côté, même si sa voix avait mué à son départ du Chœur de la Chapelle, c’est comme chanteur qu’il partit pour la Hollande avec le signor Lanza, pouvant aussi donner des leçons à sa fille qui était déjà un prodige au clavecin. En deux autres occasions, on sait qu’il fit office de chanteur.

(…)

Avez-vous une idée de sa vie quotidienne et de ses habitudes ?

De Londres, ses lettres à son épouse nous donnent des aperçus de sa vie de célibataire : S’il ne réfléchissait pas sur un problème d’Échecs le matin, il sortait en ville, d’un pas alerte de jeune homme dit-il, à moins que la goutte ne le retienne, ce qui était fréquent. Écouter les membres du Parlement, surtout en période de crise, le ramenait aux Communes, mais nous savons qu’il lui arrivait d’assister au Lever du Roi, honneur qu’il n’aurait pas eu si facilement en France. La soirée au Club supposait le jeûne avant de jouer à l’aveugle pour se garder les idées claires. S’il n’était pas invité à dîner, il buvait une pinte de bière avant d’aller au lit. Quant à la vie à Paris, l’auteur américain G. Allen, nous donne des détails le montrant au travail sur une partition musicale le matin, et se rendant à la Régence dans l’après-midi et à l’Opéra pour le reste de la soirée.

(…)

Les Anglais ne voyaient -ils en lui que le joueur d’échecs ?

Il est vrai qu’il fut invité en Angleterre pour jouer aux Échecs, d’abord en 1747, puis en 1749 et en 1752[2]. Au cours de l’année suivante, à Londres, il mit en musique l’Ode pour la Ste Cécile de Congreve donnée au Théâtre de Haymarket le dernier jour de Janvier 1754. Il s’était, en effet, rendu compte combien sa brillante réputation aux Échecs nuisait à celle du musicien. Haendel lui-même trouva « les chœurs bien fabriqués, mais qu’il manquait encore le goût dans les airs ». C’est ainsi que Philidor rapporta la chose à Laborde, son premier biographe, mais la raison qui le poussa à composer cette œuvre avait été de prouver son talent après qu’une « calomnie se soit répandue en ville qu’il n’était pas l’auteur d’un motet » entendu peu après son arrivée. Ainsi l’apprenons-nous d’un journal d’époque. Plus tard, il y eut une confusion avec la fameuse Ode de Dryden, erreur due à Philidor lui-même, qui avait choisit le sujet, mais avait oublié le nom du poète Congreve. Invité à nouveau en 1771, il produisit son Carmen Saeculare sur une scène londonienne, ce fut après maintes discussions avec Baretti et la coterie du Dr Johnson ! Le succès en fut tel qu’il fut enfin donné au public du Concert Spirituel l’année suivante à Paris. Quand il revint sur une grande scène à Londres en 1788, ce fut avec le même succès; et l’année suivante, quelques jours avant la prise de la Bastille, fut donné l’Ode anglaise, royalement commanditée, vraisemblablement.

(…)

On a dit que ses derniers jours furent tristes et qu’il mourut dans une mansarde. Qu’y a-t-il de vrai ?

Il était si peiné de se trouver empêché de revenir chez lui, loin de sa femme et de ses enfants, que ses nuits étaient hantées par de sombres perspectives. La diminution du nombre des membres du Club d’échecs réduisait son casuel[3] et son logement n’avait rien de luxueux, malgré sa proximité de l’appartement précédant, à quelques pas du Club. Ce qu’il en dit dans ses lettres montre qu’il avait une personne qui répondait à son coup de sonnette pour le servir et garder les pièces propres.
Quand il est vraiment tombé malade, dans l’été 1795, la plupart de ses amis de Londres étaient, comme d’habitude, à la campagne. Son compagnon de tous les jours, le Comte de Brühl, résidait dans le sud et, bien que son nom ait été avancé pour le désigner comme l’être dévoué qui l’a entouré en ses derniers moments, on peut fournir un autre nom, celui de John Crawfurd un écossais (de lointaine origine normande ?) fortuné et fidèle soutient de Philidor parmi les illustres membres du Club d’échecs.[4] 

 

 

[1] Capitaine de navire en retraite, il est Secrétaire Général de la Société d’Etudes Philidoriennes. La mère de son père était l’arrière petite-fille du plus illustre des Philidor.

[2] « Les Échecs, un objet d’amusement sérieux dans lequel je me suis acquis quelque réputation ». Dédicace, édition de 1790 de son Analyze des Échecs.

[3] « Mon principal talent et mes ouvrages qui m’ont coûté des veilles ne me servent à rien ; enfin je n’aurois jamais imaginé que sur mes vieux jours, le jeu d’échecs seroit ma seule ressource ». Ibid.

[4] Philidor mourut, à Londres, le dernier jour d’Août 1795. L’article nécrologique annonça : « (…) lundi dernier, M. Philidor, le fameux joueur d’échecs, a avancé son dernier pion vers l’autre monde. »