Close

Entretien avec Jean-Paul Combet, directeur artistique du festival d’Arques-la-Bataille

Publié dans : Dossiers - Interviews
22 août, 2011

Entretien avec Jean-Paul Combet, directeur artistique du festival d’Arques-la-Bataille


Jean-Paul Combet – D.R

« Un parcours initiatique où chacun vient vivre sa propre expérience. »

Jean-Paul Combet. Le nom semblera familier à certains, non pour l’Académie Bach et le festival d’Arques-la-Bataille, mais pour une aventure discographique, celle du label Alpha. Pourtant, près d’un jubé Renaissance miraculeusement préservé en dépit des préconisation du Concile de Trente, niché au pied d’un orgueilleux castel plusieurs fois assiégé autour duquel Henri IV défit les Ligueurs, meurtri par un Groupe Scolaire plus proche du Blockhaus que du Bauhaus (inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques), Jean-Paul Combet, son petit Leica au cou, souriant et vif, promène sa passion musicale.

Muse Baroque : Alors que nous célébrons la 14ème édition du Festival, pouvez-vous revenir sur les circonstances de sa création qui, si je ne m’abuse, est liée à la restauration en 1997 de l’orgue de l’église ? Y avait-il déjà un terreau favorable à son implantation un peu surprenante dans une si petite commune ?

Jean-Paul Combet : Arques-la-Bataille n’est qu’à 5 km de Dieppe, où existe – et existait – un dispositif de formation et de diffusion très actif de la musique baroque avec le département de musique ancienne du conservatoire de Dieppe. Il y avait donc une politique musicale dans la région.

Lorsque que Michel Giroud a reconstruit l’orgue (il y avait déjà un orgue au XVIIème sur le jubé, mais il s’agit bien d’un nouvel instrument et non d’une restauration), le souhait du maire de l’époque a été qu’il puisse réellement vivre, une fois l’inauguration officielle passée. Grâce à un partenariat avec les institutions locales, nous avons alors envisagé un projet autour de Bach : l’Académie Bach qui avait vocation à se spécialiser sur ce répertoire, sans toutefois s’y limiter. Il y eu une série de concerts la première année, puis une évolution vers un modèle plus durable…

MB : L’une des particularités du festival et de l’Académie Bach est de servir de « pépinière » à de jeunes musiciens ou de jeunes ensembles…

J-P. C. : Tout à fait. La liste des artistes qui sont passés par la Normandie serait bien longue à dresser ! Il y a eu Le Poème Harmonique, La Fenice, Ricercar, Café Zimmermann, L’Arpeggiata… des ensembles qu’on ne présente plus aujourd’hui.

Si je prends l’exemple du Poème, qui a constitué notre premier partenariat et avec lequel nous avons travaillé 5 ans, il s’agissait du moment de sa naissance. Il a ainsi fallu tout mettre en route : créer une administration, des réseaux de diffusion, garantir un très haut niveau d’exigence dans un univers particulièrement difficile.

Actuellement, nous accompagnons les projets de plusieurs artistes, tels François Lazarevitch et Les Musiciens de Saint-Julien.

L’Eglise d’Arques et ses pupitres © VLN / Muse Baroque, 2011.


MB : Est-ce que le festival a su trouver son public ? N’y a t-il pas des risques de chevauchement avec celui de Sablé ou Sinfonia en Périgord qui se déroulent à la même époque ?

J-P. C. : Au départ, le Festival avait lieu pendant l’Ascension en mai. Hélas, les dates de l’Ascension changent sans cesse ! Ce qui nous a conduit a le reconfigurer à la fin de l’été.

Quant au public, il est essentiellement local, et la capacité des lieux est limitée : de 150 à 400 personnes, afin d’être en adéquation avec le répertoire proposé et d’offrir un confort d’écoute aux spectateurs. Cela ne sert à rien d’offrir un concert de clavecin dans une salle de concert pour philarmonique ! Il faut ainsi tenir compte des caractéristiques des instruments pour lesquelles la musique a été composée. Aussi, c’est même un petit peu l’inverse : non seulement le festival a trouvé son public, mais il frise la saturation, et les concerts sont souvent complets.

MB : Vous n’avez pas voulu choisir une thématique pour chaque édition ? Quel est le fil conducteur sinon le voyage musical ?

J-P. C. : Non, cela n’est pas mon optique ; d’autres structures le font très bien, mais je crains que l’imposition d’une thématique emporte avec elle le risque de tourner un peu en rond. J’ai privilégié une grande diversité des répertoires et des époques au sein d’un parcours initiatique où chacun vient vivre sa propre expérience.

MB : Ce festival de musique ancienne n’est pas pour autant limité au baroque : on y trouve dans l’ « ombre de Bach » du Mendelssohn, du Boëly, et même un concert entier dévolu à « un salon musical de 1840″… Si je peux me permettre, que font là ces… intrus ?

J-P. C. : La question n’est pas provocatrice, au contraire, elle est légitime. Cependant, je crois qu’elle révèle une divergence de vues sur le vocable « festival de musique ancienne ». Pour moi, la musique ancienne n’est pas une démarche chronologique, c’est une manière de penser, d’appréhender la partition, un triangle qui prend en compte l’instrumentarium, la relation au texte, la fidélité à l’œuvre d’origine. Jouer du Bruckner sur instruments d’époque et avec la compréhension de son œuvre, c’est aussi de la musique ancienne. Et puis il y a une véritable filiation dans le vocabulaire et l’expression musicale entre la musique baroque et celle du XIXe, en particulier dans le répertoire religieux.

MB : je comprends donc que vous n’êtes pas prisonnier du carcan 1607 – 1759…

J-P. C. : (sourire) Je vais vous avouer une chose : si cela ne tenait qu’à moi, on ne jouerait que de la musique de Bach et de la première moitié du XVIIe siècle !

MB : Le Festival n’est-il pas trop exigeant et trop concentré pour le visiteur avec 13 concerts en 4 jours, 3 conférences, 2 expositions ? Certains concerts commencent même à 22h30 ou à 23h00, en deuxième partie de soirée.

La contrebasse de Richard Myron © VLN / Muse Baroque, 2011.

J-P. C. : Trop exigeant ? Peut-être avez-vous raison, car le Festival d’Arques-la-Bataille, ce sont beaucoup d’expériences musicales qui se succèdent jusqu’à emporter l’auditeur jusqu’à ses limites, aux confins d’un voyage sensoriel qui dure le temps de quelques jours, d’une immersion avec des gens différents, des lieux différents, des artistes différents. Je n’irai pas jusqu’à parler (je déteste l’idée) d’ « orgie de musique » ; toutefois, je pense sincèrement que cette plongée provoque des réactions physiques, quelque chose de très intime et de très personnel. Le public aujourd’hui est plus habitué à « zapper », à papillonner, à (sur-)consommer dans une logique de divertissement, alors que c’est l’apport à la personnalité de chacun qui m’intéresse.

Je vais prendre un exemple : l’an passé, le concert de clôture était un récital de Gustav Leonhardt. Après beaucoup de musique baroque, persane, indienne, je craignais que ce dernier opus ne soit un peu trop « difficile » pour les festivaliers. Ce fut une expérience magique, un silence éloquent a plané à la fin du concert où régnait une grande émotion. Une telle émotion n’est envisageable qu’en fin de parcours, après un vécu musical, ce que j’aime à appeler un « bain de musique ».

MB : Pour en venir à l’édition de cette année, votre éditorial s’intitule l’ « éloge du quotidien » (NdlR : clin d’œil à l’ouvrager de T. Todorov sur la peinture hollandaise du XVIIe siècle), et vous écrivez : « ce que nous qualifions aujourd’hui d’œuvres d’art n’était souvent, lors de leur création, que des expressions vivantes du quotidien, sans aspiration à une postérité éternelle ». Est-ce à dire que vous souhaitez retrouver une certaine immédiateté du discours musical, abolir la distance temporelle, faire tomber de leur piédestal de « grande musique » les œuvres présentées ?

J-P. C. : Ce n’est pas la question d’ « abattre des idoles » mais de retrouver un lien. Ces musiques, savantes comme populaires, célèbres comme plus originales « parlaient » véritablement aux auditeurs. Ainsi, les Dublinois en entendant le Messie en 1742 connaissaient les tenants et les aboutissants du sujet, la toile de fond de l’histoire religieuse. Aujourd’hui, les auditeurs ne bénéficient plus de cet arrière-plan lié à une certaine culture, une éducation, une époque. Même avec des surtitres, quoi qu’on en dise, Monteverdi demeure difficile à comprendre. Mais y a-t-il une solution ? Traduire en français ? Se pose alors le problème du texte, de sa musicalité, de ses accents, de sa scansion, sans même songer aux puristes qui s’indigneront d’avoir osé toucher la partition. Mais vous verrez, nous avons des projets pour l’année prochaine…

MB : Nous évoquions tout à l’heure le concert de clôture de l’an passé. Celui de cette année sera très particulier, avec ce spectacle de « Visions » confié aux deux Benjamins (Allard & Lazar), pouvez-vous nous en dire plus ?

J-P. C. : Il s’agit d’un projet fort qui vise à mettre en relation musique et déclamation. L’église sera plongée dans le noir, il y aura quelques projections dont je vous laisse la surprise. A la musique espagnole et des improvisations à l’orgue par Benjamin Allard répondra la folle écriture de Francesco de Quevedo avec ses morts et ses créatures dans un climat de mysticisme déclamée par Benjamin Lazar.

L’Eglise d’Arques © VLN / Muse Baroque, 2011.

MB : Ne pensez-vous pas que l’usage du français restitué nuira à l’intelligibilité du texte, à cette immédiateté avec le public que vous recherchez ?

J-P. C. : Ces 60 dernières années ont donné lieu à de considérables travaux sur les déclamations. Il y a eu Eugène Green, maintenant Benjamin Lazar… Paradoxalement cette prononciation restituée rapproche en réalité l’auditeur du texte, c’est un détour qui permet de prendre du recul, comme si la distance rendait le contact plus fort à l’inverse d’une banalisation par la langue « ordinaire ». C’est en tout cas ce que j’ai ressenti devant le Pyrame & Thisbé de Théophile de Viau.

MB : Vous êtes le fondateur du label Alpha, que vous avez dirigé jusqu’à très récemment. N’avez-vous jamais été tenté de publier des captations live ou semi-live des concerts du festival ?

J-P. C. : Non, car cela relève d’une démarche totalement distincte. Il y a tout un travail d’adaptation nécessaire afin que le disque s’exprime à sa façon.

MB : Quelles sont les perspectives d’évolution du festival ? Y aura-t-il des ensembles en résidence ?

J-P. C. : Le festival a déjà changé depuis plusieurs années… Au-delà du « feu de paille » de l’été, du rassemblement festivalier par nature éphémère, nous avons programmé des concerts à l’année. Nous songeons également non à des ensembles en résidence à proprement parler, mais à des « résidences de projet » fondées sur un travail commun et 2 ou 3 interventions par an. Je privilégie désormais les projets plutôt que le développement d’artiste ou d’orchestre.

MB : Pour finir, un mot sur votre vision du paysage actuel de la musique baroque ?

J-P. C. : Je crois que nous vivons aujourd’hui une vraie situation d’uniformisation et d’académisation de la musique baroque, par rapport au contexte d’il y a 20 ans. Cela s’explique sans doute par son institutionnalisation qui peu à peu lui fait perdre de sa curiosité et de son originalité. Il faut sortir le baroque de son rôle d’alibi et d’effet de mode : chaque conservatoire désire son département de musique ancienne, chaque région son orchestre subventionné. C’est à mes yeux l’une des cause d’un aplatissement des styles, d’une standardisation regrettable.

MB : Jean-Paul Combet, merci beaucoup pour cet échange très riche.

Propos par Viet-Linh Nguyen le 22 août 2011.

 Le site officiel du Festival : www.academie-bach.fr (programme, réservations…)