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Entretien avec Pascal Rambert, auteur, acteur, metteur en scène, cinéaste

Publié dans : Dossiers - Interviews
21 septembre, 2010

Entretien avec Pascal Rambert, auteur, acteur, metteur en scène, cinéaste 

autour d’Armide de Lully

 

Pascal Rambert © Patrick Imbert

« Mon propos est de faire se rencontrer des choses qui ne se rencontrent pas. »

On ne l’attendait pas dans ce répertoire. L’auteur et metteur en scène de Libido Sciendi, célèbre pour ses mises en scènes ultra-contemporaines et minimalistes, a soudain fait une incursion du côté de l’absolutisme triomphant avec une tragédie lyrique à la française. Alors, en un mot comme en cent, pourquoi et comment ?

Muse Baroque : Cette Armide constitue votre première mise en scène d’opéra baroque. Comment en êtes-vous venu à travailler sur un projet si différent de vos œuvres ?

Pascal Rambert : je suis en effet surtout un auteur qui monte ses propres pièces. J’ai été contacté par Houston, en 2009… Antoine Plante, le chef du Mercury Baroque souhaitait quelqu’un qui ai un rapport particulier au théâtre et à la danse ; je suis allé là-bas et j’ai pu visiter les lieux de la création, au Wortham Center. La suite s’est faite très vite, Antoine connaissait mon intérêt pour le Moyen-Orient, j’ai travaillé à Damas, mon intérêt pour la Guerre du Golfe.

M.B. : Comment s’est déroulé votre collaboration avec Antoine Plante ? Quelle a été votre influence sur les choix musicaux, les tempi, les coupes ?

P.R. : Je suis très peu intervenu sur les aspects purement musicaux. Nous avons convenu avec Antoine Plante d’enlever l’acte IV, trop long, et pas assez dramatique. Ce que j’admire chez Armide, c’est cette nostalgie sous-jacente ; les dernières œuvres sont souvent de beaux chants du cygne. Ici, à l’amertume d’Armide abandonnée répond celle de Lully en semi-disgrâce en raison de ses mœurs, de Quinault qui quitte le monde du théâtre pour se consacrer à des œuvres religieuses. La grande passacaille dégage ainsi une force exemplaire. Armide, c’est un adieu à la vie.

© Amitava Sarkar


M.B. : Pour être un peu provocateur, est-ce qu’actualiser Armide dans le contexte de la Guerre du Golfe, avec des croisés revêtant le treillis sous la bannière étoilée n’est pas un peu facile ? On se souvient du Giulio Cesare de Peter Sellars, du Rinaldo de Nigel Lowery et Amir Housseinpour, pour ne citer que les plus célèbres…

P.R. : Je vous avoue que je ne connais pas les productions que vous évoquez. Pour moi, cette mise en scène contemporaine s’imposait : nous étions à Houston, terre pétrolière, terre de George W. Bush. Ce rapprochement de l’Armide des croisades avec la Guerre du Golfe avait donc une résonnance particulière en ce lieu. Et il y a en toile de fond la problématique du choc des civilisations, de deux peuples qui s’affrontent et se rencontrent. J’ai voulu une mise en scène contextualisée mais épurée, centrée sur les rapports humains. Armide, c’est aussi un vrai caractère de femme, avec une psychologie presque actuelle, un personnage très touchant.

M.B. : La structure formelle de l’œuvre (Prologue, 5 actes, ritournelles, chœurs, récitatifs) ne vous a-t-elle pas gênée ? Votre mise en scène est à la fois très contextualisée dans le Prologue et dans l’acte III, et nettement plus minimaliste le reste du temps…

F.B. : J’ai à la fois voulu suivre le livret mais aussi faire du théâtre contemporain, avec une proximité avec la vie réelle, un jeu quasi-cinématographique, une grande sobriété et peu d’académisme. Je souhaite un rapport direct et immédiat du public. Je pense avoir tenté de conserver les idées principales, sans m’arrêter à leur première illustration.

A Gennevilliers, mon propos est de faire se rencontrer des choses qui ne se rencontrent pas. Cette Armide baroque – avec le contraste entre un orchestre sur instruments d’époque et une scène très contemporaine, le XVIIème et l’Irak, l’opéra et la banlieue – répond à ce souhait. Il faut ouvrir le psychisme, laisser la place. C’est un peu comme un dessin à la ligne claire, strict, sans surcharge de costumes ou de décors. Je désire suggérer avec un minimum, faire fonctionner l’imagination du spectateur. L’œuvre appartient à celui qui la regarde.

M.B. : Mais justement, l’acte III est très cru, avec Renaud humilié et enchaîné, les yeux bandés, et une scène de viol. Ne pensez-vous pas être allé un peu loin par rapport à l’intrigue initiale ou Armide retient Renaud par ses charmes magiques ?

P.R. : Non, il n’y a pas de scène de viol. Et que Renaud soit enchaine donne tout de suite la clef de sa relation avec Armide. On parle souvent des chaines de l’amour. Que l’amour enchaine. Là c’est – ce qui n’est pas systématique dans mon travail – littéral.

© Amitava Sarkar


M.B. : Pourquoi ne pas avoir plus injecté de chorégraphies ? 

P.R. : J’ai conservé quelques traits baroques, sans l’ornementation visuelle que l’on en attend autour.

M.B. : Quel regard portez-vous sur les recréations plus ou moins poussées de mise en scène d’époque, comme ce qu’entreprennent Benjamin Lazar, Yvan Alexandre, Louise Moaty…

P.R. : Je ne connais pas en détail ces réalisations, mais je ne pense pas qu’il y ait une seule manière de voir. C’est bien entendu une approche totalement différente de la mienne, et je trouve cela très bien. Cependant, je ne pense pas que les œuvres doivent être recréées comme à l’origine ; bien que nous soyons à une époque de conservatisme, ce qui explique que les gens ont envie de perruques !

M.B. : Pascal Rambert, merci beaucoup pour cet entretien.

 

 Propos recueillis par Viet-Linh Nguyen le 21 septembre 2010.

 

Site officiel du Théâtre de Gennevilliers