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Entretien avec Sigiswald Kuijken, violoniste baroque

Publié dans : Dossiers - Interviews
26 mai, 2009

Entretien avec Sigiswald Kuijken,
violoniste baroque & directeur musical de La Petite Bande

Sigiswald Kuijken © La Petite Bande

Sigiswald Kuijken © La Petite Bande

« Ma recette, s’il y en a une, c’est de rester tout près de la musique.”
Le pionnier de la restitution musicale baroque était à Nantes pour le 25ème anniversaire du Printemps des Arts de Nantes. C’est en sortant de sa remarquable prestation des Quatuors opus 76 de Haydn avec le Quatuor Kuijken qu’il nous a accordé un entretien dans la librairie du Musée des Beaux-Arts. Nous avons été touchés par la sincérité et la spontanéité de ses propos qui ressemblent à  l’approche de la musique que Sigiswald Kuijken nous a permis de redécouvrir.

Muse Baroque : Bonsoir Sigiswald Kuijken, vous nous avez donné ce soir des remarquables quatuors opus 76 de Haydn dans ce Musée des Beaux-Arts de Nantes. La première question qui me vient à l’esprit, celle que se posent grand nombre de nos lecteurs : comment est née cette passion qui s’est emballée pour donner le grand mouvement du renouveau baroque ?

Sigiswald Kuijken : Si j’avais la réponse je vous la dirais ! Il y a toujours un petit mystère à l’origine de toute chose. Ce n’est pas moi qui me suis fait moi-même. Ce qu’on a dans les gènes vient de quelque part et je ne peux pas dire pourquoi les gènes sont comme ci et non comme cela. Il est clair qu’à un moment on prend conscience de certaines prédispositions, qu’on a éventuellement des talents et que dans le meilleur des cas on est aidé par les situations de la vie, par les parents quand on est petits, par l’environnement en général…

Je dois dire que j’ai eu beaucoup de chance. La passion qu’on a eu, on l’a toujours, on a pu la défendre, la réaliser. On était un peu des petits fous il y a quarante ans. Il y a un petit dicton en Flandre qui dit qu’il faut “faire le fou pour ne pas devenir fou”.

MB : Est-il essentiel pour tout interprète de ce répertoire d’être à la fois chercheur et musicien ?

SK : C’est important d’être à cheval sur les deux. Si l’on n’est pas du tout “chercheur”, il se peut que l’on ne trouve jamais rien. Et si on n’est « que » chercheur on pourrait très bien ne pas savoir jouer. Alors je crois qu’il faudrait être les deux. Je pense que c’est assez naturel, évident même. Quand on est passionné par quelque chose, on va chercher comment le faire de l’intérieur, comment être fidèle à la création du compositeur. C’est la force qui y réside qu’on va essayer de restituer.

MB : J’enchaîne alors sur la naissance de nouveaux ensembles baroques, que pourriez-vous leur conseiller pour qu’ils puissent se développer comme La Petite Bande et Les Arts Florissants.

SK : Ma recette, s’il y en a une, c’est d’abord de rester tout près de la musique. Ne pas trop s’occuper de la carrière. C’est une très bonne recette, mais elle n’est pas très confortable. Je vois trop des gens qui vont essayer de trouver des subventions, de l’argent mais qui n’ont pas encore joué ensemble, ils ignorent qui constituera leur orchestre. Ça, à mon avis, c’est le monde à l’envers. Cela peut marcher pour un moment, mais la grande faiblesse de ce procédé est qu’il manque au préalable ce qui “bout” au sein de l’orchestre, ce qui pousse à faire de la musique. Et cela est nécessaire.

MB : Vous avez interprété des premières comme l’Alessandro de Händel, avec René Jacobs notamment (EMI, enr. 1984), quels compositeurs injustement oubliés souhaiteriez-vous nous faire découvrir ?

SK : Je ne sais pas s’il y a de très grands compositeurs qu’on oublie injustement. Je crois que tous les grands sont déjà bien connus. Par exemple Haydn sera toujours un peu sous-estimé du grand public et je pense que c’est sa faute, il n’a pas été assez prétentieux, à l’inverse de Händel qui était un peu tape à l’œil.  Haydn était trop bon, peut-être, il avait trop bon goût, et puis il est resté assez terre à terre contrairement au génie Mozart, ce n’était pas non plus le génie fracassant de Beethoven ; il resté petit bourgeois, mais génial, n’a pas essayé d’être forcément différent, de casser les habitudes. Il n’a pas été révolutionnaire, et c’est comme cela qu’il est.

MB : Il est vrai que le cas de Haydn est particulier.

SK : Je crois pour jouer du Haydn il faut avoir une grande humilité, comme lui. On ne peut pas jouer Haydn avec un esprit “m’as-tu vu”. Il faut s’effacer totalement derrière la musique, et ne pas vouloir “interpréter”. En anglais un “interpréte” traduit d’une langue à l’autre. Heureusement que la musique est la langue qui n’a pas besoin d’être traduite, mais qui a besoin d’être parlée et jouée. “Interpréter” est un malentendu, il faut « réaliser » la musique et non pas l’interpréter. Il faut donc la réaliser avec tout ce qu’elle comporte et cela suppose un engagement de recherche, d’intérêt pour le contexte culturel et historique, c’est là que se trouve la force de cette musique.

MB : On a récemment signé une pétition pour la survie de la Petite Bande (que notre revue a relayé et à laquelle elle s’est jointe), qu’en est-il ?

SK : L’affaire s’est bien terminée. Je suis sûr que cette pétition y est pour beaucoup, il y a eu à peu près 21000 signatures de par le monde. Le ministre n’avait pas fait de démarches négatives personnellement, c’est une commission consultative qui devait lui donner un préavis. Et c’est cet organisme qui a lancé ce qui constitue ni plus ni moins qu’une attaque, dont j’ignore les réels motifs. Par ailleurs, ce même ministre de la culture en Flandre, avant l’avis public de la commission, m’avait accordé un grand prix culturel pour l’ensemble de mon parcours, prix qui a été décerné précédemment à Gérard Mortier ou l’écrivain Hugo Klaus. Paradoxalement, le lendemain de la remise de cette distinction, a été rendu public l’avis de la commission. Le ministre, finalement n’a pas suivi les avis de la commission, en grande partie grâce à la pétition.

MB : Nous sommes très contents que la pétition ait eu du succès dans la préservation de cette Petite Bande pionnière.

SK : Cette pétition est à l’initiative de deux de mes élèves qui, poussées par l’agressivité de la commission se sont attelées avec une telle fougue que j’ai vivement encouragé. Je suis très reconnaissant, bien sûr, pour le résultat, en quelques jours on avait 15000 signatures. Ca s’est arrêté à presque 21000.

MB : On peut parler ici d’une alliance efficace entre les arts et les nouvelles technologies.

Ici ça a bien marché, mais aussi cela peut faire des dégâts. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise, c’est un moyen. Je ne suis pas partisan de Facebook et de ces choses là, c’est un nouvel esclavage pour beaucoup de gens. Mais pour des cas comme celui-ci c’est un moyen très rapide de divulguer des choses utiles et parfois nécessaires.

MB : Merci beaucoup, Sigiswald Kuijken, et à bientôt.

SK : Merci beaucoup.

Propos recueillis par Pedro Octavio Diaz le 26 mai 2009.