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Entretien avec Sigiswald Kuijken, violoniste

Publié dans : Dossiers - Interviews
21 septembre, 2012

Entretien avec Sigiswald Kuijken, violoniste, directeur musical de La Petite Bande, et avec Sara Kuijken, violoniste

 

Sigiswald Kuijken et sa viola da spalla © George Thum

« En tant qu’interprète, je considère qu’il ne faut jamais essayer d’améliorer la partition, mais la réaliser. »

Muse Baroque : vous avez choisi de jouer ce soir les quatre Ouvertures de Bach. Pour être un petit peu provocateur, ne s’agit-il pas avec cette succession de danses à la française d’une des œuvres les plus curiales et les plus convenues du compositeur ?

Sigiswald Kuijken : je ne le pense pas, il suffit de voir la qualité intrinsèque de ces œuvres, qui dépasse largement celle d’une simple musique de circonstance. En tant qu’interprète, je considère qu’il ne faut jamais essayer d’améliorer la partition, mais la réaliser.

M.B. : sans parler d’améliorer, vous avez tout de même ce soir fait des choix de tempi, d’effectifs, d’articulation, sans même parler de l’instrumentarium sur lequel nous reviendrons tout à l’heure…

S.K. : tout à fait, c’est ce que j’appelle réaliser, trouver des textures, sélectionner l’une ou l’autre ligne, « instrumentaliser ». Mais il ne faut pas aller au-delà de la partition, la bousculer. Être musicien, c’est être modeste. Vous savez, je joue avec La Petite Bande depuis tellement longtemps. Je n’ai pas besoin de livrer ma version. La musique ne doit pas être une question d’ego.

M.B. : Prônez-vous la même discrétion en ce qui concerne l’ornementation ?

S.K. : Je dirai simplement que cela vient avec la pratique et le goût. S’il y en a trop, c’est la cacophonie

Sigiswald Kuijken – D.R.

M.B. : Pourquoi avoir choisi de jouer debout ? N’est-ce pas plutôt une posture que l’on retrouve dans les formations italiennes ?

Sara Kuijken : les documents du temps montrent que l’on jouait un peu dans toutes les positions : assis, debout… Ici, puisque nous étions en petit effectif, il apparaissait plus judicieux de jouer debout, c’est aussi une question liée à la configuration du lieu, à son acoustique.

M.B. : Venons-en à présent à cet instrument étrange que vous avez recréé, la viola da spalla. Son utilisation chez Bach semble controversée parmi la communauté des musicologues et des artistes…

S.K. : Je ne détiens pas forcément la vérité, mais c’est une déduction liée à l’étude précise des sources. Ainsi, les lexiques de l’époque désignent bien par violoncello cet instrument particulier, qui se tenait horizontalement comme un violon, en s’aidant d’une sangle vu sa taille. On a aussi des gravures qui le représentent.

Et de cette grande curiosité est née l’envie de le rejouer.

Sara Kuijken. D.R.

Sara K. : Il existe également quelques exemplaires dans les musées, à partir desquels mon père a fait reconstruire l’instrument. [NdlR : le luthier et violoniste Dmitry Badiarov qui a recréé l’instrument de Sigiswald confirme qu’aucun instrument ne peut de manière fiable être qualifié d’origine.  Il s’est inspiré des mesures de deux anciens modèles toujours existants et d’un instrument de Leipzig qui a disparu pendant la guerre]. Mais ces derniers ont, comme souvent avec les instruments anciens, subi des altérations.

Il s’agit d’ailleurs de toute une famille, celui de ce soir était plutôt un petit. C’est comme la viola pomposa, qui reste mystérieuse. Nous pensons qu’il s’agit d’une appellation de Bach pour désigner une petite da spalla, permettant plus de virtuosité.

J’en profite pour signaler aussi un autre argument en faveur de la viola da spalla. On trouve ainsi dans laViolinschule de Leopold Mozart de 1756 la mention suivante « actuellement, non seulement la viola da gamba se tient entre les jambes, mais aussi le violoncello. ». « Aussi » car cela était nouveau.

Majer en 1732 écrit également que le violoncello était « généralement monté avec quatre cordes et que beaucoup le tiennent entre leurs jambes », ce qui signifie que ce n’est pas toujours le cas.

M.B. : Mais pensez-vous vraiment qu’il faille partout remplacer les violoncelles par des viole da spalla ?

S.K. : Pas partout ! Bach est très méticuleux dans ses partitions. Il ne faut introduire la viola da spalla que dans les passages explicitement marqués « violoncello ». Bach utilisait bel et bien ce terme pour désigner la viola da spalla (ou le violoncello da spalla, les deux expressions ayant alors cours). Si je prends l’exemple des cantates, mentions sont rares et présentes uniquement pour des passages solistes. Cela signifie qu’il s’agit d’un instrument qui intervient de manière ponctuelle, exceptionnelle.

Sara  K. : dans les cantates, Bach ou ses copistes ont en outre copiés ses parties solistes non pas avec la basse mais soit sur une feuille séparée, soit même dans la partie du premier violon. Ceci semble donc indiquer que les parties de violoncello  n’étaient pas destinées aux musiciens chargés de la basse.

M.B. : Et pour les sacro-saintes Suites pour violoncelle de Bach ?

Sara K. : La viola da spalla peut être montée à quatre ou cinq cordes. Or justement, la Sixième Suite pour violoncelle ont été écrites pour un instrument à cinq cordes, ce qui est précisé sur la partition. L’exécution est rendue très ardue avec 4 cordes. Encore un indice de plus en faveur de notre hypothèse.

M.B. : A moins que Bach les ai écrites sans tenir compte de la difficulté pour l’interprète ou des limites techniques de l’instrument… On peut penser aux Suites pour luth, ou encore de certaines parties de trompette.

Sara K. : Peut-être. Car il faut avouer que Bach demande beaucoup de virtuosité à ses musiciens ! (sourire)

M.B. : Est-ce que d’autres musiciens ont aujourd’hui adopté la viola da spalla ?

Sara K. : oui, une dizaine… François Fernandez, que vous devez connaître, par exemple.

Sigiswald Kuijken © Marco Merthens


M.B. : Au-delà de la viola da spalla, vos recherches sur l’instrumentarium sont plus générales, puisque vous avez utilisé des basses de violon, et un trio de véritables trompettes naturelles, ce qui est rare de nos jours… 

S.K. : Tout à fait. Depuis 2004, quand j’ai introduit la « spalla », nous utilisons pour la basse d’orchestre des « basses de violon » ce qui équivaut au violone sonnant ‘en 8 pieds’, autrement dit sans octavier vers le bas comme le fait la contrebasse (violone en 16 pieds). Nous n’utilisons pas de violone grosso, de 12 ou 16 pieds. Encore une fois, il faut partir de l’instrument et savoir lire. La Musique part du papier.

M.B. : Le temps presse… La Petite Bande a été créée à l’origine pour jouer le Bourgeois Gentilhomme. Aura-t-on la chance de vous revoir dans un répertoire de musique française ?

S.K. : Peut-être, je le souhaite en tous cas. J’avais un projet, mais qui n’a pas abouti.

M.B. : Le mot de la fin ? Peut-être au sujet des perspectives budgétaires peu encourageantes

S.K. : Hélas, (comme vous le savez car vous nous avez soutenu lors de la pétition de 2009 à ce propos, et encore cette année-ci-) la commission qui doit conseiller le ministre pour les attributions de subventions publiques a de nouveau recommandé en avril dernier que La Petite Bande ne fasse plus partie des bénéficiaires, en méconnaissant ainsi totalement l’estime que nous porte un grand public international ; j’étais et je suis toujours consterné devant ce jugement. Le Ministre de la Culture de la Communauté Flamande Joke Schauvliege a décidé définitivement fin juin : elle a suivi sans réfléchir plus loin les recommandations de la commission ; ainsi les subsides annuelles de 560.000€ pour notre ensemble tombent à zéro virgule zéro à partir de janvier 2013, en pleine saison musicale …

Le public intéressé peut nous aider en faisant une donation discrète où plus importante ; voyez pour cela notre site  www.lapetitebande.be .Votre geste sera chaudement apprécié, car nous en aurons besoin…

M.B. : Sigiswald et Sara Kuijken, merci beaucoup pour cet entretien.

 

Propos recueillis à Ambronay par Viet-Linh Nguyen le 21 septembre 2012.

Le site officiel de La Petite Bande