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Entretien avec Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano

Publié dans : Dossiers - Interviews
2 décembre, 2008

Entretien avec Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano

 

D.R.

 

« J’aime les personnages dramatiques, les tragédiennes me tiennent au corps. »

Muse Baroque : À ceux qui peuvent échanger quelques mots avec vous à la fin d’un spectacle, vous confiez l’importance du théâtre dans votre parcours ; par quoi avez-vous commencé, le théâtre ou le chant ? 

J’ai commencé par le chant, par la chorale à 12 ans, avant tout parce qu’étant très asthmatique, mes parents ont pensé que c’était bon pour le souffle de faire du chant. Comme je chantais tout le temps à la maison, ça n’a pas posé de problème. Jean-Michel Noël à Rennes, très bon chef de chœur, qui a une belle maîtrise maintenant, m’a dit « Tu as une jolie voix, si tu veux tu peux être soliste « , donc j’ai eu l’occasion de m’investir un peu dans le chant. Mais en fait ma vraie passion après ça a été le théâtre. Je me suis aperçue que j’aimais être sur scène, jouer. Je suis donc entrée au conservatoire d’art dramatique à Rennes à 16 ans. Les deux passions se rejoignent : c’est la scène, le jeu. J’ai découvert l’opéra vers 16 – 17 ans, je suis rentrée dans les chœurs de l’opéra de Rennes, et c’est là que j’ai découvert ce métier fantastique.

 

M.B. : Vous avez fait des débuts remarqués dans le rôle de Médée dans le Thésée de Lully et Quinault à Ambronay en 1998 ; pouvez-vous nous raconter un peu comment ça c’est passé ?

J’étais au Conservatoire Supérieur de Lyon, et il y avait des auditions d’organisées un peu partout. Je me souviens que je ne pouvais pas auditionner à Lyon, et je suis allé à Paris, pour auditionner devant William Christie. Au Conservatoire, on touche à plutôt tous les répertoires possibles, mais pas particulièrement à la musique baroque, du moins en ce qui concerne mon cursus. Avec Glen Chambers, mon professeur, nous avons travaillés des morceaux de Médée. J’arrive au CNSM de Paris, j’entends plein de mezzos, sublimes… Du coup, quand j’ai auditionné devant William Christie, j’étais plutôt détendue en me disant que ce n’était pas pour moi. Et finalement j’ai été choisie. L’audition s’est très bien passée, j’étais très détendue, ce qui est rare pour une audition, et ça a marché. Ce rôle est merveilleux, après j’ai pu faire la Médée de Charpentier, c’est vraiment le genre de rôles qui me collent à la peau.

 

M.B. : Vous avez d’ailleurs récemment sorti un disque autour de ce personnage de Médée… 

Oui, nous l’avons appelée « furieuse » parce qu’on voit toujours Médée en furie, mais il y a aussi dans ce personnage énormément d’amour et de tristesse, de chagrin. Il y a toute une gamme de sentiments qui est magnifique à exprimer, et que l’on a dans ces rôles comme Médée ou Armide, que je viens de faire : ce sont des femmes blessées, trahies, avant d’être des magiciennes, et finalement elles n’utilisent leur pouvoir que pour assouvir leur vengeance ou leur besoin d’être aimées.

 

M.B. Vous chantez beaucoup de rôles rares (Cérès dans Proserpine, le rôle titre de Callirhoé, etc.), comment est-ce qu’on aborde un rôle qui n’a pas été chanté depuis plus de deux siècles ?

Quand on est sur scène, on est aussi avec un metteur en scène et un chef d’orchestre, et on monte ensemble le personnage avec eux. Je ne peux pas, toute seule dans ma salle de travail, me dire : « Voilà je vais faire ça comme personnage ». Ce serait très étriqué, très obtus, et notre métier est avant tout un métier de partage et d’échange. Je travaille bien ma partition, et puis le texte et l’interprétation se développent ensuite, parce qu’on rencontre des personnes. Évidemment, j’arrive avec une idée, j’aime ces personnages, ils me touchent, donc j’ai envie de les interpréter d’une certaine manière. Après, c’est à ceux qui m’entourent sur ces projets de m’orienter plus dans telle ou telle direction. Dans un conservatoire, on ne travaille pas un rôle en entier, on étudie des airs pour former la voix. Et quand j’ai travaillé Médée avec mon professeur, c’était parce que l’Académie d’Ambronay est un très bon tremplin pour les jeunes, et je n’ai travaillé quelques airs. Le gros du travail s’est fait avec Emmanuelle Haïm qui était chef de chant sur ce projet. Tout ça c’est une fois qu’on rentre dans le métier qu’on l’aborde.

 

M.B. : Vous aimez ces personnages de tragédiennes que vous interprétez, mais quelle part avez-vous dans le choix de vos rôles ?

On me les propose. J’ai la chance qu’on me propose ces beaux rôles, parce que j’ai la chance d’avoir la voix qui va avec des personnages-là. Même dans le cas de Lazuli de L’Étoile, j’ai auditionné parce que j’avais travaillé avec John Eliot Gardiner pour Les Troyens au Châtelet et qu’il m’a fait auditionner devant Jérôme Deschamps à l’Opéra Comique. C’est surtout une question de rencontres.

 

M.B. Justement, on vous connaît comme tragédienne. On vous découvre aussi dans des rôles comiques, Lazuli dans L’Étoile de Chabrier, La Belle Hélène. Quel rapport entretenez-vous avec le comique ?

La Belle Hélène ça faisait longtemps que je suivais cette œuvre, puisque j’ai fait Lœena ou Parthénice, puis Oreste dans la production de Pelly et Minkowski au Châtelet. Il me restait Hélène qu’on m’a proposé il y a deux ans à Strasbourg dans la mise en scène de Mariame Clément. J’ai été imprégnée de l’intelligence et de l’humour de Felicity Lott, même si c’est une autre production, un autre personnage. Il est vrai que ce ne sont pas mes personnages de prédilection : j’aime les personnages dramatiques, les tragédiennes me tiennent au corps. Après, les rôles drôles, ça fait du bien, et ça fait plaisir de faire plaisir au public dans un autre genre.

 

M.B. : Quel rôle joue le théâtre dans votre travail du chant ? 

Ce qui est merveilleux, c’est quand on chante dans notre langue maternelle ; notre compréhension du texte permet d’aller plus loin. Avec Emmanuelle Haïm à Ambronay, nous avons dû complètement réciter le texte, nous devions pouvoir le parler sur la musique. Dans tous les répertoires que j’ai pu aborder, c’est la même chose : il faut toujours savoir ce qu’on dit, et y accorder une grande importance. Le public a besoin de comprendre, même si c’est dans une langue étrangère. Je l’ai senti aussi en faisant des récitals en allemand : on doit pouvoir capter le public rien que par nos expressions. Il y a la beauté de la musique, mais notre corps, notre visage, nos expressions sont là pour faire comprendre des situations, même si le texte est plus éloigné parce que dans une langue étrangère. On doit être l’intermédiaire pour faire comprendre cette beauté du texte et cette intensité émotionnelle.

 

M.B. : Vous l’avez rappelé, vous venez de faire Armide au Théâtre des Champs-Élysées, production dont la mise en scène a été très critiquée. Comment vous vous situez par rapport à la mise en scène contemporaine ?

Je n’ai pas d’a priori tant que mon personnage est touchant, est fort, puissant, comme est la partition. Je me prête à ce genre de mises en scène modernes tant que mon personnage reste dans ce que je ressens intimement.

 

M.B. : Quels sont vos projets pour la suite ? Y a-t-il des rôles que vous aimeriez aborder ?

Il y a d’abord une Périchole à Lille et normalement à Nantes l’année prochaine. Après au festival de Glyndebourne cet été le rôle de Sesto dans Giulio Cesare, très belle production de McVicar montée il y a deux ans. Ces rôles travestis sont aussi touchants dans leur fragilité. c’est masculin, on doit jouer différemment, mais je crois que j’ai encore le physique qui me le permet. J’aime ces personnages donc je me mets dedans sans trop de difficultés. Sinon, dans les prises de rôle, il y a une Carmen qui se profile dans deux ans. Du point de vue des rôles que j’aimerais aborder, pour l’instant je suis comblée. J’aimerais parfois refaire certaines tragédiennes comme la Médée de Charpentier, que je n’ai jamais jouée dans une mise en scène, puisque c’était en version de concert ; Armide je le ferais pendant des années si ça se montait souvent. Mais malheureusement ça n’est pas du répertoire très monté. J’aimerais beaucoup refaire Les Métamorphoses de Psyché, où je passais du parlé au chanté. Et je pense qu’il faut être courageux, monter des petits spectacles. On va toujours dans des grandes salles, on construit toujours plus grand, mais le public a besoin de proximité, de ressentir, de nous voir très proche ; je le sens en tant qu’interprète.

 

Propos recueillis par Loïc Chahine le 2 décembre 2008.